Au bistro, évidemment, le sujet passionne. La plupart de ces lycéens sont en terminale, directement concernés. La grève s’étend rapidement dans les bahuts, les manifs, les banderoles sont de sortie, avec un syndicat CFDT à l’époque à la pointe de la contestation sur l’autogestion et très présente dans la lutte contre la militarisation. Les débats font rage, et cette bande de copains se retrouve sur un point commun : on ne veut pas d’armée du tout. L’extrême gauche reste sur une position militariste, apprendre le maniement des armes pour préparer la révolution, alors que les libertaires sont pour un antimilitarisme radical, sans concessions.

À Lyon, le Garm (Groupe d’action et de résistance à la militarisation), très présent dans le livre, étend son influence avec ses diverses nuances de pacifisme, de non-violence militante, et sa dose d’actions humoristiques et provocatrices pour contrer le militarisme [1]. Toute action visant à combattre l’armée voit ce groupe se mobiliser. Mais ces jeunes du beaujolais penchent plutôt pour l’anarchisme, et sans concession, prennent le parti du Git (Groupe insoumission totale) et des insoumis.

S’ensuit donc divers itinéraires de ces jeunes antimilitaristes libertaires, dans leur lutte contre le monde militaire. Les Lyonnais·es que nous sommes à l’Observatoire des armements, ne peuvent qu’apprécier les lignes concernant la Croix-Rousse. Le lecteur croise des noms qui nous parlent, comme Michel Tachon ou Bernard Vandewiele, Fayard et Janin, Gérard Bayon et bien entendu Mireille Debard.

Le livre de Mireille Debard et Jean-Luc Hennig, Les juges kaki, sur les TPFA (Tribunaux permanents des forces armées) fait l’objet de larges extraits concernant les insoumis, les déserteurs, les mutilés volontaires. Bref, c’est un peu de notre histoire que nous conte ce roman. Le Larzac, l’épopée de Lip a aussi droit à de longues lignes, ainsi que le MDPL (Mouvement pour le désarmement, la paix et la liberté). Bref, beaucoup de pages parlent à celles et ceux qui nous suivent depuis le début de nos aventures dans la lutte contre la militarisation, à Lyon ou partout dans le monde.

Avec une spécificité et un parti-pris bien assumé : l’antimilitarisme, le pacifisme ne peuvent qu’être libertaires, anarchistes. La CNT espagnole est très présente. Front libertaire, Le Monde libertaire sont de la partie. Le garrotage de Puig Antich en mars 1974 est l’occasion d’une mobilisation forte. Louis Lecoin, militant anarchiste qui a arraché, par une grève de la faim, le statut des objecteurs de conscience, est lui aussi cité plusieurs fois, ainsi que l’UPF (Union pacifiste de France). Et quand Helios surgit au coin d’une page, cela ne peut que parler aux libertaires lyonnais qui ont côtoyé l’Ora (Organisation révolutionnaire anarchiste) dans ces années-là. Dans le livre, Helios aide les insoumis à se cacher. Hasard ? Peut-être…

Les itinéraires de ces jeunes antimilitaristes radicaux vont ensuite se disperser un peu partout, jusqu’à Katmandou (évidemment, ai-je envie de dire !), sans oublier Arles, Paris, Amsterdam ou le Chili, plus sans doute d’autres lieux que j’oublie. Ces divers itinéraires perdent un peu le lecteur par moment, mais en mai 1981, lorsque François Mitterrand est élu président, l’antimilitarisme libertaire perdure et s’affirme à nouveau, lorsque les insoumis comprennent que l’amnistie est réelle, mais que le ministre de la défense Charles Hernu fait quasiment immédiatement repartir des ordres de route pour les jeunes qui n’ont toujours pas accompli leurs « obligations militaires » (c’est ainsi que l’on désignait cela à l’époque). Un nouveau groupe, le CIA (Collectif des insoumis amnistiés), est alors créé. Le point commun initial est toujours là : on ne veut pas d’armée du tout.

Ce livre raconte une histoire oubliée : celle de ces jeunes insoumis des années 1970/1980. Merci pour les pages, pour la mémoire de ces humanistes, « citoyens du monde », qui dérangent l’ordre établi et son principal pilier, en France et partout dans le monde : l’armée.

Le printemps insistera toujours… Les insoumis, les réfractaires comptent bien continuer d’insister, pour un monde sans armée du tout…

Jean-Michel Lacroûte

[1] Toujours disponible : Résister à la militarisation. Le Groupe d’action et de résistance à la militarisation. 1967-1984, Maurice Balmet, Patrice Bouveret, Guy Dechesne, Jean-Michel Lacroûte, François Ménétrier, Mimmo Pucciarelli, Atelier de création libertaire, décembre 2018, 324 pages, 25 € (port compris) https://www.obsarm.org/spip.php?article316