Alors, pourquoi lire, puis écrire sur ce livre. Tout est dans le sous-titre : « De mai 68 à nos jours ». Pile une histoire que j’ai vécue, que je prolonge justement par mon engagement à l’Observatoire. Entre autres. Maxime Launay nous fait revivre dans ce livre De Gaulle, les essais nucléaires, la bombe, Giscard, le Larzac, l’objection de conscience, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron. Tout y est. Sur ce parcours, c’est la gauche qui l’intéresse. Celle qui s’est opposée avec constance, puis celle qui a gouverné. Tout cela est analysé sous le prisme de l’armée, de la défense. Départ en Mai 68, et même un peu avant, puisqu’il est impossible de zapper complètement l’Algérie, De Gaulle et les évènements qui ont conduit à sa prise de pouvoir.
Un des axes principaux sur la période est bien entendu la bombe nucléaire. La dissuasion. L’enfant de De Gaulle, en quelque sorte, avec son cortège d’essais nucléaires, aériens, puis souterrains. Puis stop, si ce n’est par simulation. Mais force est de constater qu’une des missions de la gauche a été de faire converger les forces politiques vers le consensus dans ce domaine. Mitterrand a compris très vite que c’était indispensable s’il voulait arriver à la magistrature suprême. Le PC a été plus lent. Jusqu’à ce que le Mouvement de la paix, historiquement lié au PCF, soit de fait très affaibli.
Parallèlement, le mouvement antimilitariste a suivi lui aussi ce déclin. Dans la décennie 70/80, il était important. L’heure pour beaucoup de militants était au soutien aux paysans du Larzac, aux prémices d’une écologie alors résolument pacifiste. Et aussi, bien entendu, à la lutte des comités de soldats, fers de lance d’une extrême gauche à l’offensive. Maxime Launay consacre de longues lignes à ce mouvement à l’intérieur de l’armée. Par contre, les réfractaires hors de l’armée sont les grands absents du livre, me semble-t-il. Méconnaissance ? L’objet du livre est l’armée. Sans doute, inconsciemment, l’auteur a-t-il négligé les mouvements en dehors : objecteurs, insoumis, déserteurs, réformés de tous poils (un des sports national pour les hommes était bel et bien de se faire réformer aux « trois jours »). Sans oublier les voies un peu à la marge, comme la coopération.
Sans rentrer dans les détails abordés avec franchise dans ce livre par Maxime Launay, force est de constater que la gauche n’a eu de cesse de réconcilier la gauche et l’armée, que ce soit avec Mitterrand (merci qui ? Merci Hernu ; clin d’œil villeurbannais…), ou avec Hollande, grand fan des Opex, mais qui a aussi dû gérer des opérations terroristes qui ont marqué la population française. Je ne tiens pas à dire grand-chose de Macron, puisque l’objet du livre est la gauche ! Ce président n’a eu de cesse, en ces presque dix années écoulées, de dériver à droite. Sa tentative du service national universel (SNU) s’est avérée un échec, malgré son entêtement. Le service militaire volontaire va se mettre en place. La propagande pour le réarmement semble préparer de beaux jours pour cette nouvelle tentative. La situation géopolitique internationale est propice au développement de la guerre. Cela permet aux industriels de l’armement de profiter de la situation. La montée internationale de l’extrême droite prépare une situation de plus en plus instable, où la solution kaki semble la seule possible.
J’en reviens au livre. Pour indiquer qu’il s’agit d’une somme de références sur l’histoire récente, fruit de recherches approfondies. L’auteur a eu accès à beaucoup d’archives, a réalisé des entretiens fondamentaux avec beaucoup d’acteurs de cette histoire. Ce travail était à faire, et il sera une référence à l’avenir pour toute recherche sur l’armée, la défense, et les évolutions de la gauche française sur ces sujets. Il m’est apparu aussi comme une évidence à la lecture de ces lignes que l’imaginaire français, de droite, mais aussi de gauche, ne peut pas concevoir un monde sans armée, sans militaires. Une armée avec comités de soldats, syndicats, ou autre structure de ce type, est concevable. Mais un monde d’objecteurs, d’insoumis, un monde géré autrement que sur un mode vertical, kaki, autoritaire, ne fait pas partie d’un monde à construire, d’un monde où l’armement régresse.
Utopie ? Tout de suite les grands mots. Il suffirait peut-être, tout simplement, de désarmer l’imaginaire du futur. Jean Jaurès et son armée nouvelle squattent, depuis plus d’un siècle, l’image d’une gauche où le monde militaire est le seul et unique horizon. Mais il reste à construire un monde sans armes, où les relations humaines puissent s’envisager d’une manière différente, plus sereine, moins conflictuelle.
Un imaginaire de gauche peut-il faire cela ? Si la gauche n’ose pas essayer, ce n’est pas la droite qui va s’atteler à cette tâche. La culture autoritaire, verticale, militaire, est sa culture À l’Observatoire des armements, nous tentons avec constance depuis 1984, de réfléchir, de débattre, de montrer que les solutions toutes faites, celles qui paraissent les plus simples, ne sont pas forcément les seules à mettre en avant. La guerre du Vietnam, Mai 68, la contestation de la militarisation de la société avaient ouvert des voix que nous n’abandonnons pas.
La gauche et l’armée, une histoire d’adaptation ou une histoire de rupture ? L’histoire de la rupture reste à construire…
Jean-Michel Lacroûte





