Paul Gogo interroge ses compagnons de voyage, soutiens ou opposants au régime, comme cette jeune femme bouriate qui assure : « Il y a eu tellement de morts dans nos rangs que certaines femmes de la communauté cherchent à rencontrer des Asiatiques venus d’autres pays, pour ne pas voir disparaître notre peuple décimé par une guerre qui n’est pas la nôtre. » Un ancien militaire raconte : « Quand on m’a dit qu’on allait en Ukraine, j’ai refusé. Je ne voulais pas y mettre les pieds. Ils m’ont viré gentiment en me mettant à la retraite. » « Rares sont ceux qui ont réussi leur désertion aussi paisiblement », commente l’auteur.

Le journaliste reçoit des menaces : « Je sais que tu viens d’arriver à Ekaterinbourg, je sais où tu dors, nous allons te retrouver et tu vas passer un mauvais moment ! » L’ambassade lui conseille de rentrer à Moscou. Elle a découvert qu’un média local a annoncé « l’arrivée secrète de diplomates français accompagnés d’un journaliste » dont il donne le numéro pour qu’on lui dise sa façon de penser.

Citation à propos de l’Arctique où a été incarcéré et est mort Alexeï Navalny : « La colonie pénitentiaire de Labytnangui est faite de baraques en béton et de cabanes en bois, plantées dans la boue l’été et ensevelies sous la neige l’hiver. Plusieurs lignes de murailles, des barbelés et des miradors entourent le camp dont il serait bien dangereux de s’échapper par un froid aussi mortel. »

Paul Gogo se rend dans un bureau de vote pour la réélection sans surprise de Vladimir Poutine.

Un électeur lui dit avoir voté sous contrainte de son employeur et d’avoir photographié son bulletin de vote pour attester avoir « bien » voter. Son fils, âgé de 10 ans surprend son père en affirmant : « Moi, j’aurais voté Poutine, c’est la personne la plus importante du pays, je le sers. » Si les parents sont apolitiques, ce n’est pas le cas des enfants qui subissent, à l’école, le bourrage de crâne. À midi, suivant les suggestions de l’opposition, les opposants au régime affluent tout-à-coup. Le journaliste assiste à l’attentat au Crocus City Hall. Le seul blessé qu’il voit est un photographe russe, matraqué par un policier qui estimait qu’il ne reculait pas assez vite.

Dans une interview donnée à un blogueur nationaliste, Rasskazov, déclarait : « Quand on tue un porc, tout le monde sait de qui je parle [terme russe pour désigner les soldats ukrainiens], je savoure que derrière, il y a une femme devenue veuve, je prends plaisir à imaginer les pleurs en famille, l’idée qu’il retournera chez lui dans un cercueil. En pensant à ça, tu as une érection. » Ce qui explique que, quelques jours après l’arrestation des suspects de l’attentat, passés entre les mains de la milice de ce sadique revendiqué, ces suspects ont été gravement amochés, dans l’indifférence de la plupart des Russes, sauf de ceux qui voient dans l’attentat la main de l’Ukraine et incitent à la xénophobie.

Paul Gogo cherche longtemps, au cimetière de Saint-Pétersbourg, ville natale de Poutine la tombe des parents de celui-ci, qui, curieusement, semble négligée. En septembre 2022, une jeune femme a déposé sur la tombe le message suivant : « Chers parents ! Votre fils se comporte de manière scandaleuse ! Il sèche les cours d’histoire, se bat avec ses camarades et menace de faire exploser toute l’école ! Agissez ! » Elle est rapidement retrouvée grâce à des tests ADN sur le papier. Quelques jours plus tard, une retraitée l’imite : « Parents de ce maniaque, ramenez-le chez vous. Il a causé tant de souffrances et de malheurs, le monde entier implore sa mort. Mort à Poutine, vous avez élevé un monstre et un meurtrier. » Les deux femmes ont été condamnées à de la prison avec sursis. Depuis des caméras de reconnaissance faciale ont été installées.

L’auteur se rend ensuite chez une « chamane » qui justifie ainsi sa lutte contre l’avortement : « Un homme ne peut avoir de motivation pour prendre les armes si sa patrie est en danger et la défendre s’il n’a pas de famille, pas d’enfant. Alors pour qui combattre ? Qui défendre alors ? Un homme qui part défendre ses proches, ses amis, ses parents, ses enfants : c’est ça le vrai patriotisme. » La mère de cette femme, Elena Mizoulina, ancienne députée et sénatrice est liée à quasiment toutes les lois liberticides : contre l’homosexualité, pour la protection des maris violents, contre le dessin animé South Park.

Une mère de famille défend des convictions opposées : « Ça n’a aucun sens de s’en prendre à l’IVG, à aucun moment ils ne disent qu’ils pourraient plutôt tenter d’améliorer nos conditions de vie. Dans un pays quand tu sais ce qui attend peut-être ton enfant, c’est la mort dans une tranchée, tu réfléchi mille fois avant d’en faire un. Ce n’est pas plus compliqué que ça. »

Une jeune femme raconte l’histoire de son demi-frère : « Je voudrais vous parler par ce que je veux que vous sachiez que les soldats qui sont allés en Ukraine ne l’ont pas tous fait pour l’argent ou parce que Poutine leur a demandé d’y aller et d’y tuer des gens. Mon frère ne voulait pas y aller et il a tout fait pour que ce ne soit pas le cas. J’ai besoin que les gens le sachent. […] L’armée c’est le métier le plus stable de Russie, à peu de chose près le seul emploi qui permette de bénéficier d’un ascenseur social. Il y a la paie, toujours dans les temps, un logement, une sécurité sociale… […] Lui était convaincu qu’il n’y aurait jamais la guerre. » On leur propose un dernier exercice en Biélorussie avant de se décider à quitter l’armée. « On leur a expliqué que l’exercice ne durerait que quelques semaines […]. Il devait être de retour pour un mariage auquel il voulait assister », mais lui et son ami ne sont pas rentrés. Il exige de pouvoir démissionner et d’être renvoyé en Russie. En réponse, les gradés le menacent d’une enquête criminelle.

Deux jeunes ont jeté leurs armes et sont partis. Le commandant les a laissés faire quelques mètres, puis il leur a tiré dans le dos puis a défié d’autres éventuels volontaires. Les corps ont été renvoyés aux parents à qui on a dit qu’ils étaient morts au combat. Ils n’ont appris la vérité qu’un an plus tard, lorsque des collègues ont réussi à retrouver la famille.

La sœur raconte « Il répétait qu’il ne voulait pas tuer, qu’il fallait le sortir de là. »

Un soir, il appelle sa mère : « Maman, je veux vivre parce que tout ce que je vois est absolument horrible. Nous avons ordre de ne pas ramasser les corps. Et je vois beaucoup de corps… »

Paul Gogo rencontre la conjointe d’Artiom Kamardine, en prison depuis le 26 septembre 2022, pour un poème anti-guerre lu au pied de la statue de Vladimir Maïakovski. Kamardine est définitivement condamné à sept ans de colonie pénitentiaire. Sa santé est gravement atteinte.

Des fanas pervers du Kremlin piochent le nom d’un opposant emprisonné et lui envoient vingt kilos de sel pour empêcher leurs proches de leur envoyer des denrées pendant un mois.

Guy Dechesne