Elsa Vidal met d’abord en garde contre la vision biaisée qui est celle des Français. L’État fédéral russe rassemble actuellement 89 entités, dont 5 ukrainiennes et occupées, parmi elles, vingt-quatre Républiques, mais il n’y pas de République russe, des régions (oblasts), des districts (okrugs), des territoires (krais), des villes d’importance fédérales (Moscou, Saint Pétersbourg, Sébastopol, occupée et annexée). Ces différentes catégories correspondent à des prérogatives et des niveaux d’autonomie variés. Des tensions ont sévi, comme dans les guerres de Tchétchénie. L’État est multinational et constitué de 190 groupes nationaux dont six de plus d’un million de membres. Le plus important est celui des Russes, 71,7 % de la population, suivis des Tatars, 4,7 millions d’habitants, des Tchétchènes, 1,7 million, des Bachkirs, 1,6 million, etc. 12, 5 % de la population n’a pas déclaré d’appartenance à un groupe ethnique. 25 langues jouissent du statut de langue officielle. Le russe est la seule langue d’État. 277 langues et dialectes sont encore vivants. « Qui d’entre nous a jamais rencontré un peuple ou une nation ? », interroge l’autrice.
La Constitution prévoit l’égalité devant la loi indépendamment des conviction ou absence de conviction religieuse. Une loi affirme « respecter le christianisme, l’islam, le bouddhisme, le judaïsme et d’autres religions qui constituent une partie intégrante du patrimoine historique des peuples de la Russie. » La religion la plus pratiquée est l’orthodoxie, mais la fréquentation des offices est peu importante. Le taux de divorces est plus important (68 %) qu’en France (46 %). « Fédéral, multinational, faisant une place à part aux Russes, plurilingue et multiconfessionnel, la Russie partage peu de traits avec l’État et l’imaginaire français. » Elle occupe 17 millions de kilomètres carrés, un record absolu. Dès lors, il est impossible de dire ce que pensent les Russes.
Elsa Vidal appelle le lecteur à un examen de conscience à propos de la guerre : « Et nous, que ferions-nous ? Que faisons-nous ? Que devrions-nous faire pour être à la hauteur de nos engagements et valeurs ? […] Notre société est-elle capable de mobilisation pour sauver les valeurs qui la sous-tendent ? »
Une loi sur les agents de l’étranger est de plus en plus répressive. La liste d’infamie est complétée publiquement tous les vendredis. En mars 2025, plus de 1 000 personnes y figuraient. De nombreuses organisations ont été poussées à l’exil ou à la dissolution, parfois pour renaître sous une autre forme.
L’autrice met en valeur La Résistance féministe anti-guerre (FAS) qui compte 27 000 abonnés sur Telegram. Sacha Skochilenko est aussi mise à l’honneur. Cette artiste a été interpellée en avril 2022 et condamnée en novembre 2023 à sept ans de prison pour avoir discrédité l’armée russe en remplaçant dans un magasin les étiquettes par des slogans pacifistes publié par le FAS. Elle a été libérée en août 2024 et échangée dans le plus grand échange de prisonniers entre la Russie et les États-Unis depuis la guerre froide. Le FAS recourt aux techniques de résistance civile non-violente empruntées aux opposants au président bélarus. Il est présent dans 80 villes et dans 28 à 30 centres à l’étranger. Et diffuse La Pravda des femmes qui lutte contre le masculinisme triomphant. Des billets de banque diffusent des slogans contre la guerre. Plus de 500 tombes et mémoriaux sont et édifiés partout en Russie. Il collabore avec OVD-Info, le site d’assistance aux citoyens persécutés qui a révélé que 20 000 personnes ont été poursuivies pour des prises de position publiques contre la guerre.
Un autre mouvement, celui des femmes de soldats, Pout Domoi (Le chemin du retour) ne critique pas la guerre et revendique le bien-être et la santé de leurs époux, fils et pères. Les femmes se plaignent de la durée de la présence des leurs sur le front et des mauvaises conditions de leur séjour. En mai 2024, l’organisation qui n’a aucune existence juridique est qualifiée d’agent de l’étranger. Dans plusieurs villes, des femmes ont manifesté à leurs fenêtres an tapant sur des casseroles.
Sur sa chaîne Telegram Agora, l’avocat Pavel Chikov a défendu les droits de l’Homme et fournit des conseils pour contester un ordre de mobilisation, avant de quitter le pays comme agent de l’étranger et « indésirable » et pour que ses enfants bénéficient d’une éducation de qualité en Europe.
Le mouvement Iditie Lesom (Allez vous faire voir) s’est fait le principal assistant des déserteurs russes. Son créateur, Grigori Sverdline, explique « Le 24 février, j’ai décidé que je ne pouvais plus me taire. », « Dès le premier jour, il était clair que l’atmosphère était à la panique et que les gens ne voulaient ni mourir ni avoir à tuer d’Ukrainiens. » Il part en Géorgie. Et obtient le soutien de plusieurs centaines de bénévoles.
Sergueï Krivenko, directeur du groupe Le Citoyen, l’Armée, le Droit et membre du conseil de Memorial International apporte son expertise juridique aux hommes russes qui refusent de participer à la guerre. Il propose d’effectuer, comme objecteur de conscience, un service civil de remplacement du service militaire, inscrit dans la Constitution et accessible aussi aux premiers mobilisés. Le nombre de bénéficiaires a été multiplié par trois depuis le début de la guerre. Actuellement, ceux qui préfèrent être emprisonnés pendant deux ou trois ans pour objection de conscience sont de plus en plus nombreux. L’un d’eux assume : « Il vaut mieux aller en prison que de se trahir, trahir sa propre humanité. Je n’aurais pas été capable de me dire que je ne faisais que suivre les ordres, car cela n’aurait rien justifié. Mon âme est entre mes mains. », résume ce récent converti au bouddhisme.
Pour les deux dernières années, 20 000 affaires de désertion ont été initiées par le parquet. Et la croissance se poursuit. La plupart des déserteurs restent en Russie et vivent dans la clandestinité. Mediazona estime à plus de 1 000 nouveaux cas par mois en 2025.
Kroniki a déjà réalisé plus d’une dizaine d’études consacrées à l’opinion publique face à la guerre. Une semaine après le début de celle-ci, 59 % étaient favorables à la guerre et 22 % opposés. En septembre 2024, le soutien atteignait son minimum historique de 49 %. Les soutiens « constant à la guerre » expriment trois convictions : soutien à la guerre, refus du retrait des troupes russes sans avoir atteint leurs objectifs, préférence à l’affectation du budget de l’État prioritairement aux dépenses militaires. Les « soutiens constant à la paix » s’opposent à la guerre, sont pour le retrait inconditionnel des troupes russes et privilégient les dépenses sociales aux militaires. Ils ont entre 12 et 23 %.
Les personnes apolitiques qui ne s’informent que par la télévision d’État sont les plus enclines à admettre la propagande officielle. « Il fallait bien défendre la population du Donbass. L’Otan nous veut du mal. L’Ukraine allait nous attaquer. La Russie n’a pas commencé la guerre. »
On estime à 860 000 à près d’un million de Russes ayant émigré en 2022. Nombre d’entre eux sont déjà de retour.
Anton Barbashin, directeur du média russe indépendant Riddl commente : « Avec les sanctions, les alliés de l’Ukraine se sont en partie fourvoyés. Elles relèvent d’abord de l’argument moral. Il aurait été plus utile de se contrer sur les responsables de la guerre et de permettre aux Russes, jeunes, formés et compétents de quitter le pays, plutôt que d’en faire les prisonniers d’un système où, s’ils veulent employer leurs forces, ils ont le choix entre collaborer avec le régime ou nier la réalité. »
Kirill, un exilé, se sent rejeté : « Beaucoup de Russes qui continuent à voyager, qui s’identifient comme Européens, qui sont contre la guerre, et les plus libéraux du pays ont le sentiment que ce sont eux que les sanctions prennent pour cible et pas les responsables de ce conflit. », « Pour moi, il est plus utile d’être en Russie, car au-delà de la guerre, il y a des changements politiques et sociaux qu’il faut défendre si on ne veut pas les voir disparaître. Ou qu’il faudra faire avancer quand Vladimir Poutine mourra ou quittera le pouvoir. […] Ces changements sociaux obtenus par l’engagement de la société civile pourraient être balayés par le retour des combattants du front. Car ils reviendront changés par l’expérience d’une brutalité effroyable. Ces conséquences sur notre société pourraient être pires que la guerre elle-même. »
L’institut de sondages PS Lab note « oublier complètement la guerre dans une petite ville est impossible. Les nouvelles des décès et des départs au front de connaissances deviennent une affaire publique et rencontrent une résonance. » Les décès mais aussi les infidélités amoureuses des épouses des combattants, les informations sur les salaires, les achats et les dépenses des proches de combattants. Le sentiment revenant le plus fréquemment est la tristesse que des jeunes soient envoyés à la mort et l’indignation de la nécessité d’acheter eux-mêmes leurs équipements. La critique de la guerre et du pouvoir n’en découle pas nécessairement.
À Krasnodar, les signes de soutien à la guerre commencent à disparaître mais l’envoi de colis humanitaires au front continue.
Dans la République de Bouriatie, une des plus pauvres, on compte environ 3,5 % des morts au front, sans réduire la participation et le soutien à la guerre.
Le dernier chapitre évoque les trois grands partis : Celui de la guerre, celui de la paix, impuissant et minoritaire et celui du silence auquel appartiennent les éventuels successeurs de Poutine.
Guy Dechesne





