Suite à la guerre en Ukraine, partout en Europe, des interrogations, des craintes apparaissent, avec une volonté de réarmement face à une Russie qui fait craindre le pire, en particulier pour les territoires de l’est du continent. Parallèlement à ce réarmement général, les pays européens envisagent les uns après les autres la réactivation d’un service militaire pour leurs jeunes, sous une forme volontaire, voire obligatoire si nécessaire.

C’est ce rapport de la France au service militaire, et son évolution, que Bénédicte Chéron traite dans ce livre. Elle nous explique que la dissuasion nucléaire a changé le regard des Français·es sur leur défense. L’arme nucléaire devient un nouveau rempart pour la cité, et de ce fait, dans les années 1960/1970, les forces conventionnelles voient leur rôle plus difficile à appréhender. La nécessité de soldats préparés au combat se trouve amoindrie. La finalité combattante du service militaire s’estompe. Le président Jacques Chirac décide la suspension de la conscription, adoptée par la loi en 1997. En 2001, il n’y a plus d’appelés mobilisés.

L’armée n’apparaît plus que dans les opérations extérieures, les commémorations qui suivent les décès de hommes tombés au combat dans divers engagements. Puis, dans les années 2010, dans la lutte contre le terrorisme. Il s’agit de montrer que l’armée intervient aussi de manière efficace dans la sécurité intérieure du pays. Le lien armée–nation s’est distendu, malgré de nombreux protocoles d’accord entre le ministère des armées avec l’éducation nationale, la culture, puis ensuite bien d’autres). La guerre, la préparation à la guerre, pourtant au cœur de la raison d’être de toute armée, semble bien loin. Les préoccupations de défense ne sont plus l’affaire des citoyen·nes français. La « guerre contre le terrorisme », la guerre contre le Covid, ne mobilisent pas vraiment, mais paradoxalement, la cote de l’armée remonte.

Dans les années 2020, la « guerre de haute intensité » a fait irruption dans le débat sur la politique internationale. La guerre en Ukraine, l’intervention de l’armée comme gestionnaire de crise (terrorisme, crise sanitaire) obligent les hauts gradés des trois armées à une réflexion et une remise en cause des certitudes établies dans les années 1970/2000. De plus, la démographie en perte de vitesse impacte le recrutement des armées. Depuis longtemps, les responsables militaires cherchent à augmenter la capacité de recrutement de jeunes volontaires. L’esprit de résilience que tentent d’insuffler les responsables (militaires, mais aussi politiques) ne suffit pas à combler ce vide démographique.

« Les chefs militaires continuent de chercher comment mieux faire comprendre l’état du monde pour que les armées s’y adaptent et que les Français·es saisissent les ressorts de la mobilisation de leur modèle de défense. » (p. 165). Il s’agit « d’inciter à prendre acte d’un monde de rapports de force et de puissance ». Tout est dit lorsque le général Thierry Burkhard déclare : « Nous devons être prêts pour la haute intensité. » La guerre contre l’Ukraine, l’investiture de Trump, à travers les personnages de Poutine et Trump, attisent ce sentiment qui paraît évident pour la majorité des Français·es, ainsi que pour le monde politique. En conséquence, il semble pour eux urgent de réarmer (ce qui a commencé), et de mobiliser (le titre de ce livre), à l’échelle de la France et de l’Europe.

L’été 2026 va voir la mise en œuvre du Service militaire volontaire. La guerre « n’est pas une crise comme les autres, elle est mue par des ressorts politiques et par une confrontation des volontés. » (p. 188, dans les dernières lignes de la conclusion). Le malentendu du sous-titre – Rétablir le service militaire : le grand malentendu – se retrouve là, me semble-t-il. Les ressorts politiques existent dans les convictions de chacune et chacun. Mais la confrontation des volontés est toujours évitée, puisqu’aucun débat démocratique n’est jamais envisagé avant l’arrivée de la « guerre de haute intensité ».

Pour moi, la nature et la nécessité de la défense n’est jamais questionnée, dans ce livre et ailleurs. Que doit-on défendre, pourquoi, comment ? Cette question fondamentale n’est pas du ressort d’un quelconque état-major, mais bel et bien des ressort politiques évoqués ci-dessus, et jamais mis en débat, que ce soit par les militaires ou par les politiques.

Quand la guerre de haute intensité sera là, il sera trop tard. Une fois encore.

Jean-Michel Lacroûte