L’auteur Keiji Nakazawa (1939-2012) a six ans le 6 août 1945 quand le bombardier états-unien Enola Gay largue sur Hiroshima une bombe atomique « Little Boy » à 8 h 16, qui coûtera la vie à son père, sa sœur aînée et son petit frère qui ont été piégés par l’effondrement de leur maison et meurent ainsi dans les incendies qui suivent la terrible explosion, mais sa mère enceinte d’une deuxième fille et ses deux autres frères survivent.

Devenu dessinateur de manga au début des années 1960, il publie d’abord des mangas pour jeunes garçons (shônen), mais il ne parvient cependant pas à percer et se contente de publier des mangas commerciaux.

En 1966, Nakazawa revient à Hiroshima et se marie peu avant la mort de sa mère suite à une longue maladie. Quand il va au crématorium pour récupérer ses os comme le veut la tradition japonaise, il est sous le choc : il ne trouve que des cendres. Les radiations ont lentement rongé les os de sa mère au fil des ans, jusqu’à qu’il ne reste plus rien. C’est à la suite de ce triste événement que l’auteur décide de consacrer toute son œuvre à la bombe atomique.

En effet, Gen aux pieds nus est une œuvre immense. Ce manga retrace en 10 volumes la vie d’un jeune garçon espiègle et solaire à Hiroshima de 1945 à 1953. Publié au Japon entre 1973 et 1985, c’est le tout premier manga à affronter sans détour la tragédie d’Hiroshima, et le seul à le faire du point de vue d’un témoin, l’auteur étant lui-même un survivant de la catastrophe. Cette fresque à la fois historique et intime, sidérante, est désormais un élément fondamental de la mémoire universelle. Par cette œuvre monumentale et son émouvant témoignage, l’auteur luttera toute sa vie contre le nucléaire et pour la paix jusqu’à la fin de sa vie.

Keiji Nakazawa commence son histoire en montrant comment la famille de Gen est discriminée par ses voisins à cause du pacifisme de son père et de son opposition à la politique impériale. L’œuvre retrace la vie à Hiroshima de 1945 à 1953 où sous le prisme des aventures de l’alter ego de l’auteur, Gen est un jeune garçon qui grandit tant bien que mal dans ce Japon d’après-guerre dans une des deux villes qui subirent l’explosion d’une bombe atomique. La seconde étant Nagasaki le 9 août 1945.

L’auteur dénonce, d’une part, les choix des autorités japonaises qui ont entraîné le pays dans la guerre et qui jusqu’au bout ont maintenu une attitude militariste adoptée par une grande partie de la population et, d’autre part, les Américains qui ont conçu et largué une bombe atomique sur des civils. De l’horreur de l’explosion de la bombe à la lente reconstruction de la ville, de l’occupation américaine à la guerre de Corée, du silence imposé par les autorités sur tout ce qui touche à la bombe et aux découvertes des effets de la radioactivité, en passant par tous les aléas du quotidien d’un peuple vaincu, Keiji Nakazawa dresse le portrait d’une société qui a failli tout entière et rappelle l’importance de la fraternité. Gen aux pieds nus est un manga poignant, à la fois sensible et déroutant, une œuvre de mémoire essentielle et indispensable.

Le style de dessin de Keiji Nakazawa est relativement simple et cependant talentueux, mais parfois « sa violence graphique » peut déconcerter le lectorat occidental.

Terrible témoignage sur le bombardement de Hiroshima, cette œuvre est également très critique envers la société militariste japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans ce recueil historique, l’auteur a osé exposer, à une époque où on préférait les taire, l’aveuglement des militaires japonais, la souffrance des familles, le rejet des victimes — symboles de la défaite aux yeux du peuple —, le marché noir d’après-guerre, l’occupation américaine et les débuts du Japon moderne.

Pour conclure, ce manga est un témoignage poignant sur la guerre et la paix et, comme la bande dessinée sur le thème du génocide juif Maus d’Art Spiegelman, ce manga est un exemple de la manière dont la bande dessinée peut aborder des thèmes complexes et touchants. Le premier volume est d’ailleurs préfacé par Art Spiegelman qui commence ainsi « Gen me hante encore, des décennies après que je l’aie découvert ».

Il faut rappeler qu’il s’agit avant tout du récit autobiographique de son auteur et qu’il ne faut pas oublier que ce manga montre le nationalisme et le jusqu’au-boutisme qui caractérisait le Japon de l’époque. Cette œuvre magistrale s’inscrit dans une représentation de la bombe atomique au sein de l’historiographie japonaise tout en ayant conscience qu’il s’agit d’une lecture éprouvante. Mais c’est aussi un récit humaniste qui prend le temps de poser et développer les idées pacifistes de l’auteur.

Les tome 1 (288 pages) et 2 (256 pages) sont parus en octobre 2025 ; le tome 3 en janvier 2026 (264 pages).

En ce mois de janvier 2026, les trois premiers tomes sont déjà disponibles, les suivants sortiront au rythme d’un tome tous les deux mois. Le quatrième est programmé pour le 12 mars 2026.

Pour ma part, j’ai découvert ce manga dès 1985, une publication par l’éditeur Les Humanoïdes Associés. Il s’agit alors du premier manga publié en France au format album en 1983. C’est cependant un échec et la série n’est pas poursuivie. En 2025, cette réédition française sous le titre d’origine Gen aux pieds nus  est publiée par les éditions Le Tripode, avec une nouvelle traduction qui j’espère, cette fois, aboutira jusqu’au bout.

Maurice Balmet