Chroniques des réfractaires

Les réfractaires depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie (25ème épisode • novembre 2025)

Mis à jour le 30 novembre 2025

Actions contre la guerre Antimilitarisme Guerres

Mise en ligne : Vendredi 7 novembre 2025
Dernière modification : Mercredi 10 décembre 2025

Depuis octobre 2022, Guy Dechesne recense longuement les actes de désertion, d’insoumission, de désobéissance et d’exil posés pour refuser de combattre, les actions de désobéissance civiles pour entraver la guerre et les appuis que les réfractaires reçoivent tant dans les pays concernés qu’à l’étranger dans le prolongement d’un dossier paru dans le numéro 164-165 de « Damoclès »
Les chroniques ont été rassemblées dans un ouvrage co-édité avec les éditions Syllepse et disponible auprès de l’Observatoire.
Cette rubrique est rédigée à partir d’un suivi méticuleux des médias. 25ème épisode, novembre 2025.

Retrouvez les épisodes précédents dans la rubrique Résistances

Poètes au front

Plus de cent écrivains ukrainiens ont été tués depuis le début de l’invasion russe.

Des soldats ukrainiens expriment dans des poèmes leurs angoisses de la mort. Maksym Kryvtsov a été tué au front en janvier 2024. Il avait écrit : « Qui recueillera / mon corps / déchiqueté / qui triera les morceaux / comme si c’étaient des pommes de terre. » (Poèmes de la brèche, traduit par Nikol Dziub, Bleu et jaune, 208 pages).

Arthur Dron, après la perte d’un camarade : « Un souffle froid monte de l’eau. / Nos mots pour Louka / sont comme une berceuse. / Louka, Louka, Louka, / loulou, petit chat. / Tu t’éloignes. / Louka, Louka, Louka, / ta fille recevra pour toi ta médaille. » (Nous étions là, traduit par Nikol Dziub, Bleu et jaune, 128 pages) [1].

Les espions de Poutine

Arte a diffusé le documentaire de Stefan Eberlein « Les Espions de Poutine ».

Un adolescent de 16 ans, révolté par les massacres de Boutcha, a naïvement envoyé à l’ambassade allemande des photos de véhicules militaires russes sur un parking. Il a échangé avec ce qu’il pensait être un fonctionnaire de l’ambassade mais qui était, en réalité, un provocateur des services de renseignements russes (FSB). La mère du jeune-homme a été incarcérée pendant 10 jours. Ils ont été interceptés à l’aéroport et empêchés de fuir la Russie. L’adolescent a été condamné à deux ans de prison pour haute trahison. En août 2024, il a participé à l’échange de prisonniers opposants politiques contre des Russes incarcérés en Occident.

À Moscou, le 15 juillet 2018, à la 53ème minute de la finale de la Coupe du monde de football, en présence de Vladimir Poutine et d’Emmanuel Macron, trois membres du groupe musical féministe Pussy Riot, en uniforme de la police russe, souhaitant dénoncer la brutalité et les tortures policières, font irruption sur le terrain et interrompent ainsi la rencontre pendant deux minutes. Le surlendemain, Veronika Nikoulchina, Olga Pakhtoussova, Piotr Verzilov et Olga Kouratcheva sont reconnus coupables d’avoir « gravement enfreint les règles du comportement des spectateurs » et condamnées à 15 jours de prison. Deux mois plus tard, le 11 septembre, juste après avoir assisté à Moscou à une audience judiciaire concernant l’arrestation récente de deux sympathisantes des Pussy Riot, Piotr Verzilov est hospitalisé à Berlin pour différents problèmes neurologiques apparus soudainement (perte de la vue, de la parole, de la capacité de marcher) [2]. Selon les Pussy Riot, et l’équipe médicale allemande qui l’a soigné, il aurait été empoisonné [3]. À présent, Piotr Verzilov conçoit des drones pour l’armée ukrainienne [4].

Le parquet général russe a déposé une plainte visant à faire déclarer Pussy Riot « organisation extrémiste » et à lui interdire d’opérer dans le pays [5]. Le même jour, les activités de l’organisation américaine de défense des droits humains Human Rights Watch ont été jugées « indésirables » en Russie [6].

Service militaire volontaire ?

Les écolos plaident pour « un renforcement de la réserve opérationnelle pour être résilient face aux attaques mais aussi face aux risques climatiques et sanitaires ».

Cheffe de file des Insoumis à l’Assemblée, Mathilde Penot défend « une conscription citoyenne avec un volet militaire sur volontariat ». En 2020, interrogé par L’Opinion, Jean-Luc Mélenchon affirmait être pour le service militaire obligatoire. « La défense populaire passive et armée reste une nécessité à mes yeux. » En 1996, il s’était prononcé contre la suppression du service obligatoire : « Tout un monde civique s’achève » regrettait-il au Sénat. Et il évoque les citoyens-soldats de la bataille de Valmy. « Hier et aujourd’hui, engagés et appelés s’exposaient, et parfois mouraient pour la paix, pour la France, pour l’ONU… mais toujours pour le peuple français, en son nom et en celui de la République. Demain, on s’exposera et on mourra parce qu’on aura signé et qu’on est payé pour ça, et que les États-Unis l’auront permis. Quel pitoyable déclin [7] ! »

Ilya Yashin

Le politicien Ilya Yashin a annoncé le lancement d’une campagne « contre la guerre, la dictature et la répression ». Cette campagne, intitulée « Ça suffit ! », coïncidera avec les élections à la Douma d’État prévues en septembre 2026. Selon cet homme politique, chacun peut reprendre ce slogan « comme bon lui semble : Assez de Poutine ! Assez de la guerre ! Assez d’injustice sociale ! »

Dans une vidéo annonçant la campagne, Yashin nous rappelle que l’opposition est souvent en désaccord sur les tactiques à adopter avant les élections, allant du vote pour les candidats « les moins répugnants » au boycott actif des élections.

Yashin a exhorté l’opposition à « ne pas répéter ses erreurs et à ne pas déclencher une querelle sans fondement ». « Nous devons nous entendre sur le fait que nos divergences ne sont que stylistiques », a-t-il déclaré.

« Nous ferons tout pour que le jour des élections soit un casse-tête pour Poutine et démontre le rejet de la guerre et de la dictature par la société russe », a déclaré Yashin à la fin d’une vidéo de 11 minutes [8].

Fondation anti-corruption

Le 27 novembre 2025, la Cour suprême russe a qualifié l’entité juridique américaine Anti-Corruption Foundation International, Inc. d’« organisation terroriste » et a interdit ses activités dans le pays. Le parquet général russe, à l’origine de la plainte visant à interdire la FBK, estime que les objectifs de la fondation américaine « visent à promouvoir, justifier et soutenir le terrorisme, et qu’il est dans son intérêt d’organiser, de préparer et de commettre des crimes extrémistes et terroristes ». Après la décision de la Cour suprême, les alliés du fondateur de la FBK, Alexeï Navalny, ont publié une déclaration en réponse :

Aujourd’hui, la Cour suprême de Poutine a qualifié la Fondation anti-corruption d’« organisation terroriste ». Cette désignation s’ajoute à la liste déjà longue des étiquettes que les autorités russes nous collent les unes après les autres : « agents étrangers », « organisation indésirable », « organisation extrémiste ».
Toutes ces étiquettes sont « testées » par le FBK : d’abord, elles nous sont attribuées, puis elles deviennent la norme pour quiconque s’oppose à la politique de [Vladimir] Poutine. Il ne fait aucun doute que d’autres organisations – médias indépendants, projets de défense des droits humains et initiatives locales – seront bientôt qualifiées de « terroristes ».
Voici la technique politique des autorités russes : déclarer ennemi de l’État quiconque s’oppose au vol et à la guerre sans fin. […]
Les terroristes sont Vladimir Poutine et ses sbires – ceux qui ont déclenché la guerre, tué des civils et des opposants politiques, et mis des gens en prison. […]
Nous continuerons à œuvrer. Enquêter, dire la vérité, aider les prisonniers politiques – faire tout ce qui est en notre pouvoir pour libérer la Russie.

Violences domestiques

Un monument dédié aux victimes de violence domestique a été démantelé sur la place des frères Nikitin à Saratov, selon Maria Aleksashina, journaliste locale et auteure de la chaîne Telegram Saratov : Ouvert/Fermé.

Des panneaux indiquant les coordonnées des services de crise ont été placés à proximité du monument, et les piliers incurvés symbolisent « les obstacles qui entravent la bienveillance, la paix et la compréhension familiale ».

En mai 2025, selon 7x7, le média progouvernemental Le Quatrième Pouvoir a lancé une campagne contre le monument. Ses journalistes ont souligné que la sculpture avait été érigée durant les années où « les autorités russes cherchaient à se rapprocher des Européens, accueillaient favorablement les conservateurs étrangers et leur permettaient d’imposer des valeurs européennes, parfois étrangères à notre mentalité ».

Dans le cadre de cette campagne, Le Quatrième Pouvoir a publié une tribune d’Evgueni Maliavko, membre de la Douma municipale de Saratov, que 7x7 surnomme « l’activiste civique Z ». Il y affirmait que le monument était inutile et accusait l’Occident de « mensonges, de vols, de colonisation et de fascisme » sous couvert de liberté et de démocratie.

Malyavko a proposé d’ériger dans le parc un monument « plus pertinent » à la gloire d’un « exploit ou d’un héros ». Il a cité en exemple « une femme médecin qui a sauvé nos soldats » dans la zone de l’opération militaire spéciale [9].

Exilés russes

L’Union européenne continue de durcir sa politique d’immigration : les pays renforcent les contrôles aux frontières, réduisent les programmes d’admission humanitaire et durcissent les exigences en matière de passeport. Ces mesures affectent bien sûr les Russes, soumis à de nombreuses restrictions spécifiques au sein de l’UE. Ces restrictions s’intensifient. Peu après l’adoption du 19e train de sanctions, les comptes de la banque Revolut de citoyens russes ont été soudainement bloqués. Simultanément, la Commission européenne a annoncé que les Russes ne pourraient plus obtenir de visas Schengen à entrées multiples, qui servaient notamment à l’évacuation d’urgence de Russie. Meduza s’est entretenu avec Anastasia Burakova, avocate et militante des droits humains, réfugiée en Espagne, sur l’impact de ces restrictions sur les diasporas russes dans différents pays, sur la possibilité de nouvelles restrictions pour les citoyens russes et sur les critères de choix d’un pays d’émigration. En 2022, elle a fondé Arche, un projet qui soutient les Russes opposés à la guerre, qu’ils soient en exil ou restés en Russie :

De nombreux pays européens où des personnes sollicitent un titre de séjour, y compris celles faisant l’objet de poursuites pénales [pour des raisons politiques], en tiennent compte. Bien entendu, vous devrez étayer votre demande par des preuves et expliquer à l’agent d’immigration en quoi les poursuites sont motivées par des raisons politiques.
La situation est un peu plus simple ici, avec des articles qui relèvent exclusivement du droit russe. Il s’agit notamment des « fausses informations » concernant les forces armées, du « discrédit » porté aux forces armées, du « comportement indésirable », du « travail d’agent étranger », etc. Ces actes n’étant pas criminalisés dans d’autres pays, ils sont plus faciles à traiter. Les autorités européennes examinent les cas individuellement et font preuve de souplesse. Ainsi, un casier judiciaire pour des faits politiques n’est pas un obstacle ; il implique simplement de fournir davantage d’explications et de preuves. […] On observe un net virage à droite [au sein de l’UE], et de nombreux pays craignent que les prochains cycles électoraux ne ramènent au pouvoir la droite, et plus précisément les populistes de droite. Les responsables politiques sont contraints d’en tenir compte. […]
En collaboration avec d’autres organisations en Allemagne, nous avons cherché à communiquer avec les médias germanophones afin de faire comprendre au public germanophone que les personnes arrivant avec un visa humanitaire ne sont pas des assistés sociaux depuis des décennies. Ce sont des personnes qui s’intègrent, apprennent la langue et travaillent. Nous avons trouvé des personnes dont l’histoire correspond à ces critères et qui ont accepté d’être interviewées ; leurs témoignages ont ensuite été publiés dans les médias allemands. […]
La France, en revanche, continue de délivrer des visas humanitaires. Nous lui sommes très reconnaissants de sa coopération. De plus, ses délais de traitement sont souvent plus courts que ceux des visas humanitaires allemands, par exemple. Les pays baltes délivrent également des visas humanitaires, mais de manière très limitée et pour certaines catégories de personnes : celles qui travaillent dans le domaine des droits humains, les médias, etc. La République tchèque délivre également des visas humanitaires à un nombre très restreint de personnes. La Pologne, suite à un scandale de corruption, n’en délivre que dans des cas isolés. […]
Si l’on parle de migration légale régulière, alors, après le début de l’afflux massif de migrants, de nombreux pays européens, au contraire, ont élargi les possibilités d’immigration légale. Cela concerne notamment les Russes. Et si l’on consulte les statistiques d’Eurostat — publiées chaque année avec un certain décalage ; par exemple, les statistiques de 2024 n’ont été publiées que récemment —, on constate que le nombre de permis de séjour délivrés aux Russes a même augmenté par rapport à la période pré-COVID, en moyenne annuelle. […]
Globalement, la population étudiante reste sensiblement la même qu’avant et pendant la pandémie de COVID-19. Rien n’a beaucoup changé à ce niveau : les universités européennes continuent d’accueillir des étudiants russes. La situation a évolué en République tchèque, mais guère plus dans les autres pays. Les étudiants russes issus de familles à faibles revenus peuvent toujours solliciter des bourses. De nombreux pays proposent des programmes qui, sur justificatif de faibles revenus familiaux, remboursent les frais de scolarité, une partie du loyer et d’autres dépenses comme les frais de transport.
Il existe des possibilités de s’installer dans le pays grâce à des cours de langue. En Espagne, par exemple, cette option est très répandue. Auparavant, il était possible de tout organiser à l’arrivée avec un visa touristique. Désormais, les règles ont été durcies, mais il est toujours possible de faire une demande depuis la Russie. De nombreuses personnes suivent des cours d’espagnol, puis modifient simplement le motif de leur séjour, ou bien prolongent la durée de leurs cours.
Nombreux sont ceux qui choisissent le Portugal précisément en raison de la rapidité de la procédure d’obtention de la nationalité. En Espagne, pays voisin, il faut compter dix ans, contre cinq au Portugal. Le choix est évident si l’on anticipe.
La Grande-Bretagne a également relevé les conditions d’obtention de la citoyenneté. Auparavant, le Royaume-Uni délivrait un passeport en cinq ans, mais il faut désormais compter onze ans : dix ans avant l’obtention du statut de résident permanent, puis un an après.
La République tchèque délivre désormais très peu de visas étudiants [aux Russes]. De plus, les Russes n’ont pas le droit d’étudier dans les domaines liés à la défense et aux technologies à double usage. Les étudiants qui suivaient déjà des études dans ces domaines au début du conflit armé ont été expulsés.
En 2022, et plus particulièrement durant les six premiers mois du conflit, de nombreux pays, y compris en Asie centrale, n’ont pas répondu aux sollicitations de la Russie ; de nombreuses initiatives ont mené leurs activités pacifistes hors ligne. Au Kirghizistan, par exemple, l’organisation « Toit rouge » accompagnait les émigrés qui avaient fui le pays en raison de leur opposition à la guerre ; ces derniers constituaient la majorité des personnes ayant fui lors de la première vague de départs.
Je dirais que la Serbie est probablement le principal centre d’émigration russe en ce moment. C’est le pays qui compte le plus grand nombre de Russes, et des gens partent, notamment de Géorgie. Ou encore de Turquie, où règne une certaine instabilité. Ce n’est pas spécifiquement dirigé contre les Russes ; il s’agit simplement d’un chaos interne lié à la délivrance des permis de séjour. De plus, le délai officiel d’obtention d’un passeport en Serbie est très court.
Dans les pays sans visa, il est généralement préférable de ne pas faire [de politique], au risque de perdre sa position acquise. Cela s’applique également à la Géorgie : des personnes qui, par exemple, ont participé à des manifestations sont désormais expulsées. Et il ne s’agit pas d’expulsions vers la Russie. Les personnes sont conduites à la frontière arménienne [10].

LGBTQ+

Le 30 novembre 2023, un tribunal russe a désigné le « Mouvement LGBT international » organisation extrémiste.

Depuis, la répression contre les personnes LGBTQ+ en Russie n’a cessé de s’intensifier :

  • Plus de 100 décisions de justice ont été rendues entre 2023 et 2025.
  • Des dizaines d’enquêtes criminelles sont en cours, même pour des gestes simples : un post sur les réseaux, un drapeau arc-en-ciel.
  • La peur est omniprésente : les personnes LGBTQ+ doivent cacher leur identité, supprimer leurs profils, ou fuir le pays.

Andreï Kotov

Un jeune homme ouvertement gay, a été arrêté en décembre 2024 parce qu’il dirigeait une petite agence de voyages qui organisait des tours pour des clients LGBTQ+. Les autorités ont accusé ces voyages pacifiques d’être une “activité d’une organisation extrémiste” — uniquement parce qu’ils s’adressaient à des personnes queer. En détention, il a été battu, privé de sommeil et soumis à des pressions. Il est mort dans un centre de détention provisoire. Après sa mort, un tribunal l’a quand même déclaré coupable.

Mark Kislitsyne

Un homme trans engagé dans la cause LGBTQ+ a été arrêté en 2023. Son “crime” serait un don vers un compte “lié à l’Ukraine” (865 roubles = 10 euros), mais cela a été transformé en accusation de “haute trahison”. Condamné à 12 ans de prison, Mark a été envoyé dans une colonie pour femmes malgré son identité masculine. Il subit des violences institutionnelles : refus de sa thérapie hormonale, obligation de porter des vêtements féminins et d’utiliser son nom de naissance, ainsi que de longs isolements disciplinaires sans soutien psychologique, dans des conditions extrêmement préjudiciables à sa santé.

Yaroslav

Un parent trans a été visé par les services sociaux après que l’école de son enfant a dénoncé des dessins « trop colorés », interprétés comme de la « propagande LGBTQ+ ». Les autorités ont menacé de lui retirer ses droits parentaux et ont lancé des inspections intrusives à son domicile. Face au risque réel de perdre son enfant, il a dû quitter le pays en urgence.

Des éditeurs accusés d’“extrémisme” pour des livres queer

Trois employés des maisons d’édition Éksmo, Popcorn Books et Individuum ont été accusés d’“extrémisme” pour avoir publié ou vendu des livres avec des personnages LGBTQ+. Dans la liste des livres visés — près de 50 titres, de la littérature jeunesse aux romans contemporains. Aucune action politique, aucun appel à la haine — seulement des histoires d’amour et de vie. La culture queer est désormais criminalisée au même titre que les personnes.

Ces personnes ont aujourd’hui plus que jamais besoin de notre soutien !

Anastasia Hloukhovska

Des personnalités dont de nombreux journalistes, ont signé cette tribune du Monde :

Des informations alarmantes nous parviennent sur la situation de la journaliste ukrainienne Anastasia Hloukhovska, originaire de Melitopol, ville ukrainienne occupée par la Russie depuis 2022. Cela fait plus de deux ans que nous sommes sans nouvelles d’elle, détenue par la Russie dans un lieu d’incarcération inconnu, sans charge ni même confirmation de son emprisonnement par le Kremlin. Elle a été aspirée par le système pénitentiaire russe. Ses collègues et sa famille la cherchent sans relâche.
Le 20 août 2023, des agents du FSB russe ont fait irruption dans son appartement, se sont saisis de tous ses documents, ordinateurs, téléphone, et l’ont emmenée vers une destination inconnue. Elle fait partie des sept journalistes et professionnels des médias travaillant pour des chaînes Telegram locales, RIA-Melitopol et Melitopol is Ukraine, qui ont été arrêtés ce jour-là par les forces russes d’occupation à Melitopol. Tous sont encore détenus.
Depuis, les autorités de la Fédération de Russie retiennent Anastasia Hloukhovska prisonnière. Une récente enquête du média d’investigation ukrainien Slidstvo.info révèle qu’après avoir été détenue à Melitopol, elle a été incarcérée dans la prison de Taganrog, tristement célèbre pour avoir été transformée en lieu de torture pour des milliers de prisonniers ukrainiens. Elle se trouverait actuellement dans la sinistre prison n° 3 de Kizel, dans le territoire de Perm, en Russie, à plus de 2 700 km de Melitopol.

Sévices et privations

C’est dans cet établissement que sont notamment détenus le maire de Dnipro-Roudny, Yevhen Matveyev, et qu’une autre journaliste ukrainienne, Viktoria Rochtchyna, aurait été torturée et assassinée en septembre 2024, après avoir été elle aussi enfermée à Taganrog. L’ancien prisonnier de guerre Yevhen Sholudko confirme la présence de Hloukhovska dans la prison de Kizel, décrite par d’anciens prisonniers ukrainiens comme un « camp de torture ».
Nous sommes inquiets de la situation dramatique dans laquelle se trouve cette journaliste, soumise à de multiples sévices et privations. Reporters sans frontières s’est adressé à plusieurs reprises aux autorités russes, au ministère russe de la défense, au Service fédéral russe des pénalités et aux autorités pénitentiaires de Kizel afin d’obtenir des nouvelles d’Anastasia et de ses confrères et consœurs détenus. Aucune réponse n’a été reçue à ce jour.
Au milieu d’un océan de détentions arbitraires, de tortures systématiques documentées, de déportations massives d’enfants, d’exécutions sommaires de civils et de militaires, Anastasia Hloukhovska apparaît, parmi des milliers de victimes hélas anonymes, comme l’un des symboles de l’oppression et de la violence inouïe que subit le peuple ukrainien. Vingt-six journalistes ukrainiens croupissent dans les geôles du Kremlin, parfois depuis près de dix ans. Ils doivent être libérés.
Ne laissons ni le silence ni la complicité engloutir le nom d’Anastasia, comme celui des 25 autres reporters ukrainiens et des 23 journalistes russes détenus par la Russie. Aujourd’hui, notre seul espoir de revoir Anastasia vivante repose sur l’intervention auprès de Moscou du ministre des Affaires étrangères [Jean-Noël Barrot] et de la haute représentante de l’Union européenne [Kaja Kallas], pour obtenir la libération immédiate d’Anastasia et des 48 autres journalistes actuellement détenus dans les prisons russes [11].

Milice Wagner

Des membres de la milice Wagner sont réfugiés en France. La plupart récusent leurs exactions, même ceux qui s’affirment « vrais patriotes ». « J’ai compris que nous n’étions que des bataillons d’esclaves. Moi je voulais choisir mes combats et la façon de les mener. », se défend l’un. « Je n’ai rien fait dont je devrais me repentir. Je n’ai jamais commis de crime de guerre. », revendique un autre qui reconnaît pourtant « quelques manquements aux Conventions de Genève. »

Andreï Medvedev s’enfuit en stop jusqu’à Moscou puis à Mourmansk et enfin en Norvège qu’il rejoint à pied, à travers un lac gelé. Il obtient un permis de résidence temporaire et attend le statut de réfugié politique.

Alexander Zlodeyev a vu refuser sa demande d’asile en France. Il plaide pour un peu d’humanité dans une vie qui en aura cruellement manqué [12].

Afrique du Sud

Duduzila Zuma-Sambudla , la fille de l’ancien président sud-africain Jacob Zuma, a recruté des hommes d’Afrique du Sud et du Botswana pour combattre dans la guerre menée par l’armée russe contre l’Ukraine, a rapporté Bloomberg le 19 novembre, citant des sources.

Selon l’agence, Duduzila Zuma, députée sud-africaine, a recruté une vingtaine de jeunes hommes qui se sont rendus en Russie en juillet. Elle leur a assuré qu’ils suivraient une formation de garde du corps afin de travailler ensuite pour le parti Umkhonto we Sizwe de son père, d’après des sources, dont des proches des recrues. Mme Zuma a affirmé avoir elle-même suivi une formation similaire.

Selon les proches des recrues, les jeunes hommes ont signé des contrats militaires rédigés en russe, croyant signer des documents pour une formation de garde du corps. Ils ont ensuite été envoyés au front en Ukraine. En août, leurs familles ont perdu tout contact avec eux.

Des journalistes de Bloomberg ont obtenu des photos montrant des Africains envoyés en Russie, puis posant en tenue de camouflage aux côtés de leurs instructeurs. Les parents de certaines recrues ont partagé des extraits de leurs échanges WhatsApp avec Duduzila Zuma. Elle leur avait assuré que leurs enfants ne seraient pas envoyés au front.

L’une des recrues a envoyé un message à Zuma sur WhatsApp : « À l’heure où je vous parle, nous préparons nos affaires pour partir en zone de guerre. » Il a également demandé pourquoi ses cartes bancaires et son téléphone avaient été confisqués. Zuma a répondu : « Ce n’est pas le front. Ils essaient juste de vous intimider. » Elle a ajouté que les nouvelles recrues seraient « simplement affectées à des patrouilles, à la cuisine ou au nettoyage des armes ». Zuma a également promis de venir « personnellement » chercher les recrues si elles étaient envoyées au front.

Duduzila Zuma, les représentants de l’Afrique du Sud et de la Russie n’ont pas répondu aux demandes des journalistes.

Début novembre, les autorités sud-africaines ont ouvert une enquête sur le recrutement de citoyens sud-africains dans l’armée russe pour la guerre contre l’Ukraine. Le bureau du président sud-africain Cyril Ramaphosa a déclaré que 17 Sud-Africains bloqués en Ukraine avaient demandé de l’aide. Selon les médias locaux, Jacob Zuma a écrit une lettre au ministre russe de la Défense, Andreï Belousov, le 11 novembre 2025, demandant le rapatriement de 18 Sud-Africains qui avaient été induits en erreur et envoyés au front.

L’Ukraine estime à plus de 1 400 le nombre d’Africains combattant dans les rangs russes [13].

L’affaire Sasha Skochilenko

En novembre 2023, un tribunal de Saint-Pétersbourg a condamné l’artiste Sasha Skochilenko à sept ans de prison pour diffusion de fausses informations sur l’armée russe. Les poursuites ont débuté peu après le déclenchement du conflit russo-ukrainien. Les accusations découlaient d’une campagne d’étiquetage : Skochilenko avait été arrêtée pour avoir modifié les étiquettes de prix des supermarchés afin d’y afficher des informations sur la guerre. Atteinte de plusieurs maladies graves, l’artiste a passé plus de deux ans en prison sans soins médicaux nécessaires, jusqu’à sa libération dans le cadre d’un échange de prisonniers avec des pays occidentaux. Suite à l’affaire Skochilenko, un vif débat s’est enflammé quant à l’origine de cette campagne et aux responsabilités de son arrestation. Daria Serenko, coordinatrice de la Résistance féministe anti-guerre (FAS), a contacté la créatrice des étiquettes, qui a accepté de donner la première interview sur le sujet (son nom est tenu secret). Meduza présente des extraits clés de cette conversation.

Comment s’est constitué le groupe de militants à l’origine de cette action ?

Après le 24 février [2022], un groupe s’est formé spontanément, composé de personnes se connaissant plus ou moins. […] Il semble que nous nous soyons tous trouvés grâce à un réseau de relations fondé sur le fait que chacun connaissait quelqu’un dont on pouvait dire : « Je sais qu’il ou elle est contre la guerre et veut agir » — à ce moment-là, cela suffisait. […] Nous organisions parfois des réunions communes avec d’autres initiatives, mais nous restions toujours anonymes et indépendants des autres communautés.
La composition du groupe a changé presque entièrement à plusieurs reprises, et le niveau d’implication de chacun a varié. À cette époque, nous n’avions pas de position unifiée sur l’organisation de la société, mais nous partagions certaines intuitions communes. Aujourd’hui, trois ans plus tard, s’il y a un point commun, c’est l’anarchisme. Il se trouve que, tout en nous appuyant sur des théories différentes, nous pratiquons une même chose.

Que pense maintenant la créatrice de l’étiquette de prix de cette idée ?

Maintenant que j’ai acquis plus d’expérience et le temps de réfléchir à ce qui s’est passé, mon attitude envers l’activisme à la croisée de l’expression et de la performance politiques est beaucoup plus négative. Et les prix affichés, malgré leur simplicité apparente, peuvent généralement être interprétés sous cet angle ; c’est ce qui, je crois, a attiré Sasha Skochilenko.
Le problème, c’est que de telles actions replient la communauté […] pacifiste et militante sur elle-même ; elles ont tendance à susciter une réaction chez ceux qui étaient déjà opposés à la guerre et au poutinisme, qui suivaient déjà l’actualité. Pour une personne censée être apolitique, de tels gestes risquent davantage de provoquer des malentendus que de la solidarité. C’est ce qui est arrivé à la femme qui a découvert les étiquettes de prix de Sasha – son interview était, à mon avis, très révélatrice. Dans ces cas-là, la forme nuit à la perception du fond.

Quel a été l’impact de l’arrestation de Sasha Skochilenko sur les manifestants ?

L’affaire de Sasha a été la plus médiatisée, mais il y a eu d’autres arrestations également. […] Il était sans aucun doute très difficile de suivre l’affaire de Sasha de loin, sachant que la machine punitive était déjà en marche. L’annonce du verdict dans son affaire est l’un des moments que je n’oublierai jamais. Le plus dur était l’impossibilité d’agir [14]. […]

Réservistes russes

Vladimir Poutine a promulgué une loi autorisant les réservistes à protéger les raffineries de pétrole et autres infrastructures énergétiques en Russie. Les frappes ukrainiennes contre ces installations ont entraîné la hausse des prix des carburants. On propose aux volontaires une solde intéressante et une « alimentation équilibrée ». Ils ne devraient théoriquement pas combattre.

Cette nouvelle loi semble indiquer que Moscou se prépare à une guerre longue. Les soldats russes auront combattu plus longtemps en Ukraine que leurs aînés soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale.

Une autre loi impose la prison à vie à qui impliquerait des mineurs dans des actes de sabotage. La responsabilité pénale est baissée de 18 à 14 ans. Le Kremlin accuse Kiev de financer des « opérations terroristes » perpétrées par des mineurs russes. Depuis l’invasion de l’Ukraine, 158 adolescents ont été condamnés pour ces motifs [15].

Église protestante luthérienne d’Allemagne

Le pasteur Jan Kingreen de Potsdam admet un débat suscité par la guerre en Ukraine et le réarmement de l’Allemagne. Il tient une permanence sur l’objection de conscience, un droit constitutionnel. « Depuis 2022, la demande a beaucoup augmenté, et elle est aussi en forte hausse depuis que l’on parle de réintroduire le service militaire. » Ce service volontaire pourrait être organisé dès janvier 2026. Les hommes de 18 ans devront remplir un questionnaire sur leurs projets professionnels et leur état physique et se soumettre à une visite médicale. L’armée espère ainsi créer des vocations. La Bundeswher souhaite passer de 50 000 à 200 000 réservistes.

Le 10 novembre 2025, le synode de l’Église protestante luthérienne d’Allemagne est revenu sur la renonciation à la violence. « Il peut être nécessaire de recourir à la violence pour se défendre contre la violence. » Les livraisons d’armes sont jugées « acceptables d’un point de vue éthique » si elles visent à « aider de manière urgente des victimes d’agressions guerrières », comme c’est le cas en Ukraine. Le document rappelle viser un « monde sans armes nucléaires » mais reconnaît que « leur abandon représente un risque pour les États. »

Johann Wadephui, chef de la diplomatie allemande, lui aussi luthérien déclare : « Il faut pouvoir se défendre pour ne pas devoir se défendre [16]. »

Prisonniers ukrainiens au Bélarus

31 citoyens ukrainiens détenus sur le territoire de la République du Bélarus ont été libérés et renvoyés en Ukraine.

Naoko et Alexander Orlov

Naoko (Diana Loginova), la chanteuse du groupe de rue Stoptime, a quitté la Russie après trois arrestations administratives consécutives, a appris Meduza.

Le guitariste du groupe, Alexander Orlov, a été placé en centre de détention en même temps qu’elle. Selon Mediazona, il a également quitté la Russie.

Plus tôt dans la journée, Naoko et Orlova ont été libérées après avoir passé plus d’un mois au centre de détention.

Leur libération était prévue le soir du 23 novembre, mais les journalistes qui les attendaient n’ont vu que des voitures quitter le centre de détention. Selon des sources de Fontanka, la police a délibérément interpellé les musiciens et les a emmenés ailleurs « pour empêcher les journalistes de poser des questions ». L’avocate de Naoko, Maria Zyryanova, a demandé que les musiciens ne soient pas dérangés pour le moment, affirmant qu’ils étaient en sécurité et qu’ils communiqueraient bientôt eux-mêmes avec des nouvelles, a rapporté Fontanka [17].

Journalistes russes à Düsseldorf

1 500 journalistes de près de 70 médias russes en exil se sont réunis à Düsseldorf, les 22 et 23 novembre 2025.

Galina Timchenko, a fondé Meduza, un des médias en exil les plus populaires avec 10 à 15 millions de lecteurs par mois, dont plus de la moitié dans le pays. Elle insiste sur sa mission : « Donner une autre information, un autre regard, loin de la propagande du Kremlin. Avant tout c’est important pour nos lecteurs vivant en Russie même. » Meduza dénonce les crimes de guerre en Ukraine et relate les procès politiques en Russie. Le média est classé « organisation indésirable » Ses 37 journalistes sont exilés. Certains de leurs confrères font des allers et retours entre l’Europe et la Russie. Galina Timchenko est visée par un mandat d’arrêt. Meduza a perdu 10 % de ses revenus avec l’annulation des aides de l’Agence américaine pour le développement international (Usaid).

« Il faut continuer notre travail. Pour nos lecteurs en Russie, c’est une forme de soutien : ils sentent qu’ils ne sont pas seuls », professe Anna Ryjkova, du média en ligne Verstka qui raconte le quotidien de la vie sur le front et la schizophrénie de certains officiers russes exécutant leurs propres hommes. La journaliste rappelle que les médias en exil doivent rester « indépendants » et non pas « d’opposition » et ne pas s’ériger en contre-propagande, comme c’est le cas sur les réseaux sociaux Z qui décrivent Volodymyr Zelensky en « Fürher cocainé ». « Aux lecteurs de décider », conclut la journaliste.

Maxim Katz, élu municipal de l’opposition, est devenu en exil un blogueur influant avec un million de lecteurs quotidiens [18].

Croix-Rouge russe

Le financement de la Croix-Rouge russe (RKK) se poursuit malgré la mise en place, par le Conseil d’administration de la FICR, d’un organe de surveillance chargé d’enquêter sur les allégations de violations des principes fondateurs du Mouvement international de la Croix-Rouge par la Croix-Rouge russe.

Depuis au moins 2023, la Croix-Rouge russe (RKK) opère dans les territoires ukrainiens occupés avec le soutien financier de Moscou. Cette information a été révélée en février 2024, lorsque Meduza, en collaboration avec des confrères d’autres pays, a publié une enquête basée sur des documents internes du Kremlin ayant fuité. Nous avons notamment découvert que des personnes se prétendant employés de l’organisation maltraitaient des prisonniers de guerre dans une colonie pénitentiaire de la région de Donetsk.

Le RKK s’est encore davantage immiscé dans l’appareil militaro-industriel et de propagande russe. Parallèlement, il continue de recevoir des millions d’euros du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, financé notamment par la Commission européenne et d’autres organisations internationales opposées à l’agression russe en Ukraine. Meduza relate les autres révélations des journalistes.

La Croix-Rouge russe se déclare officiellement neutre, mais participe activement aux activités d’organisations « patriotiques » à tendance militariste. On peut citer en exemple le « Mouvement du Premier », une organisation pionnière d’origine soviétique dont le conseil de surveillance est présidé par Poutine. Plusieurs sections régionales de la Croix-Rouge ont co-organisé « Zarnitsa 2.0 », un concours national mené conjointement par le « Mouvement du Premier » et l’« Armée de la jeunesse », où des enfants dès l’âge de huit ans apprenaient, entre autres, à assembler des armes et à piloter des drones [19].

Mikhaïl Kriger

Le groupe de soutien de Mikhaïl Kriger a annoncé qu’il avait mis fin à sa grève de la faim de 51 jours. C’est une bonne nouvelle, même si l’état de santé de ce militant de 65 ans reste inconnu.

Une partie de sa grève de la faim était à sec : le prisonnier politique refusait même de boire. Mikhaïl Kriger avait entamé cette protestation en septembre en réaction aux agissements de l’administration du bagne IK-5, dans la région d’Orel. Placé à l’isolement sur la base d’accusations fallacieuses, il était privé de visites familiales et de courrier.

Krieger a été condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et « incitation à des activités extrémistes » pour ses déclarations sur les réseaux sociaux.

Liubov Rakovytsia

Liubov Rakovytsia, co-fondatrice du média ukrainien Realna Gazeta, est interviewée par le quotidien belge Le Soir [20]. Elle explique souffrir d’un manque de sommeil dû aux alertes constantes déclenchées par des drones et des missiles et par les fréquentes coupures de courant. « Se couper de l’info est impossible et cela affecte énormément notre santé mentale. » Les conditions de travail des journalistes sont extrêmement dangereuses. Deux d’entre eux ont été tués récemment dans le Donbass. L’indépendance de la presse est prouvée par la récente dénonciation de la corruption. La concurrence des médias russes s’impose particulièrement aux personnes âgées et dans les régions frontalières. Elle conclut « La société civile et les médias ukrainiens sont forts. Nous savons que nous avons la capacité de nous organiser, d’influencer, d’agir sur la société. »

Janna Nemtsova

Janna Nemtsova est la fille de Boris Nemtsov, un des leaders de l’opposition à Poutine, assassiné, le 27 février 1975, près du Kremlin. Benjamin Quénelle l’a rencontrée lors d’un forum anti-guerre à Bruxelles [21]. Elle a créé, à Berlin, la Fondation pour la liberté pour défendre la démocratie et les droits de l’Homme. Elle mène un autre combat : montrer « comment les sanctions européennes contre l’infrastructure financière russe ont permis de geler des capitaux privés de personnes non sanctionnées. » dont de nombreux opposants exilés en Europe qui ont besoin de leurs fonds, souvent modestes, pour y refaire leur vie.

Kometa

Le n° 10 de Kometa a pour sous-titre « Bête dans un monde humain ».

Andreï Kourkov

Andreï Kourkov, auteur de « Les abeilles grises », interroge :

Comment mesure-t-on la température quotidienne de la guerre ? En comptant le nombre de morts, de blessés, de réfugiés, de personnes déplacées, de destructions et de milliers d’hectares d’une terre éventrée par les obus et les bombes et restant truffée de mines ? Nous ressentons tous de la douleur devant les souffrances humaines. Mais seuls quelques-uns d’entre nous posent un regard plus large et voient aussi celle de la nature, du monde animal, de la faune et de la flore.
Personne ne compte les victimes parmi les représentants du monde animal, et d’ailleurs cela restera impossible, même la guerre finie. Mais les histoires d’animaux réfugiés, de fermes anéanties avec tout leur cheptel par les missiles et les drones russes, d’écuries bombardées, d’animaux domestiques et de parcs zoologiques évacués des zones d’opérations militaires, de migration de populations entières d’oiseaux et de bêtes sauvages – tout cela, s’assemblera pour former un seul tableau : celui d’une seconde apocalypse étrangère aux hommes, mais provoquée par l’homme. Ou plutôt par la Russie sur le territoire de l’Ukraine. […]
Larissa Gourova, de Donetsk, après avoir pris sa retraite a décidé de devenir fermière. […] Puis a ouvert une chèvrerie. […] Jusqu’en juillet, elle a vécu et travaillé avec ses chèvres, dans le Donbass occidental contrôlé par l’armée ukrainienne. Mais son exploitation est tombée plusieurs fois sous les tirs de l’artillerie russe, et elle a finalement décidé de partir. Avec l’aide de volontaires, elle a réussi à transporter toutes ses bêtes et l’équipement de la chèvrerie. À présent ses chèvres s’acclimatent à l’Ukraine occidentale. […] Aujourd’hui, la population de chèvres, de brebis, de vaches et autres animaux a considérablement augmenté dans ces régions. Dans le même temps, le nombre d’animaux sauvages s’est aussi multiplié. […] Si les animaux domestiques sont arrivés dans la région de Lviv avec leurs maîtres, les loups, eux, sont venus tout seuls pour échapper à la guerre dans l’est de l’Ukraine. En trois années et demie, […] plus d’un million d’hectares de forêt ont entièrement brûlé dans la zone des combats.
Le premier jour de l’agression russe à Kyiv plusieurs centaines de méduse ont péri […] dans le musée des méduses d’Ukraine. Les tirs de missiles ont conduit à couper l’électricité. Le chauffage des aquariums a été interrompu et quelques heures plus tard, toutes les méduses étaient mortes
Une ferme est également un lieu où les soldats et les civils souffrant de troubles psychologiques liés à la guerre peuvent bénéficier d’une thérapie par les animaux [22].

Forêt primaire

Lynx, loups ou bisons ne vagabondent plus comme ils veulent à Białowieża, la dernière forêt primaire d’Europe qui s’étend jusqu’au Kamtchatka. En 2022, leur territoire a été brutalement coupé en deux. La Pologne a érigé un mur de 186 kilomètres et 5,5 mètres de haut à sa frontière avec le Bélarus pour bloquer les migrants. Caméras thermiques, barbelés, propagande [23]

Qui veut la paix prépare la paix

Seule parmi des partisans de l’armement, la philosophe Déborah V. Brosteaux qui enseigne à l’Université libre de Bruxelles et à Sciences-Po Lille et est autrice de Les désirs guerriers de la modernité (Seuil, 2025) [24] défend une position différente.

Peut-on encore être pacifiste et antimilitariste ?

C’est maintenant qu’il faut l’être à tout prix ! L’antimilitarisme prend concrètement son sens face à l’exacerbation des logiques bellicistes. Derrière le thème « s’armer, est-ce se protéger ? » On parle d’armes qui sont là pour blesser, tuer, détruire. Dans le contexte de remilitarisation actuelle, c’est l’État qui se dote d’une telle capacité de blesser. […] Au cours de l’histoire les mouvements ouvriers, anticoloniaux, antiracistes, gay, trans ou féministe n’ont cessé de montrer que l’État est l’un des premiers opérateurs de l’oppression, de l’insécurité, du risque de mort. Par ailleurs l’une des difficultés c’est qu’assimiler la protection à l’armée participe à façonner un certain type de « sujet » politique, qui ne se sent en sécurité que s’il peut projeter de la vulnérabilité contre un extérieur perçu comme menaçant. […] Ce qu’il faut profondément refuser c’est la généralité des mantras à la mode, du style « qui veut la paix prépare la guerre ». On peut même les inverser qui veut la paix prépare la paix. Un monde plus sûr est un monde où il y a le moins d’armes possible.

Cette position expose à des critiques

Depuis que les perspectives pacifistes existent, Elles sont disqualifiées comme naïves et irresponsable par celles et ceux qui défendent les logiques guerrières. Ça fait partie de l’ADN de ces mouvements, habitués à la violence propre à cette disqualification. Dans les années 1980, les femmes mobilisées au Royaume-Uni contre l’accueil d’ogives nucléaires américaines étaient traitées d’irrationnelles et surémotives, qui ne comprenaient rien aux logiques de la guerre. Le militarisme nous entraîne dans un mécanisme qui étouffe et invalide jusqu’à la possibilité d’imaginer une alternative possible. C’est notamment le cas de la dissuasion nucléaire, qui recèle directement la possibilité de détruire les conditions de vie sur terre. Refuser cette confiscation des possibles ne signifie pas qu’on ne prend pas en compte l’urgence des situations.

Si on est Ukrainien, peut-on être pacifiste ?

Une grande partie des Ukrainiens défendent leur territoire et leur souveraineté nationale, et déploient des trésors de courage. C’est évidemment légitime. Ensuite, certains désertent, ou répondent d’une autre manière à la situation. C’est important de prendre ces voix-là au sérieux, de célébrer aussi le courage du déserteur. Être contre la violence de manière générale ne veut rien dire. Quand votre terre est occupée, la violence vous est imposée. Être antiguerre, c’est bien sûr être auprès des peuples exposés à des violences impérialistes et qui luttent pour leur liberté. Là, on s’est retrouvés coincés dans un dilemme, en particulier à gauche. Comment soutenir les Ukrainiens sans en retour alimenter les complexes militaro-industriels et des puissances elles-mêmes belliqueuses ?

Une situation inextricable ?

Il n’y a pas de solution miracle, seulement des tentatives imparfaites et nécessairement multiples. L’argument militariste consiste à dire qu’on doit s’armer face aux gouvernements autoritaires. C’est dans ce contexte que nos États s’arment davantage. Cela doit nous mettre la puce à l’oreille. Veut-on toujours plus de moyens militaires, au moment où nos propres démocraties deviennent chancelantes ? Veut-on armer des gouvernements qui enferment les migrants, les font mourir en mer, luttent de toutes leurs forces contre nos droits sociaux et se rendent coupables depuis deux ans de complicité avec le génocide à Gaza ? Ce n’est pas une utopie qu’on arme mais notre monde tel qu’il fonctionne actuellement.

Ce sont nos vies qui sont en jeu ?

La paix consiste à vivre sans être continuellement exposés à la menace de la destruction, de la dépossession et de la mort. Elle ne repose pas sur les épaules de Poutine et de Trump, de Macron ou de Von der Leyen. La paix est l’affaire des peuples. Il y une lutte pour la paix internationale à mener à nos échelles, non pas en se mettant dans la peau des dirigeants et des états-majors avec ce type de discours : « Si nous ne montrons pas les dents, Poutine va se dire : "OK, je peux y aller !" » Si les luttes antimilitaristes menées ici peuvent avoir une portée au-delà de nos frontières, ce n’est pas à Vladimir Poutine qu’elles s’adressent mais plutôt aux Russes qui, pour beaucoup, sont terriblement meurtris par la guerre que leur gouvernement mène à leurs dépens. On réapprend, en Europe, que les guerres ne se font pas sans recruter les populations sur les plans économique et militaire et sans agir sur les opinions publiques. La lutte antimilitariste construit des solidarités transnationales pour résister à ces recrutements et aux fronts qu’ils érigent.

Des signes indiquent-ils que les gens rejettent l’idée de la guerre ?

[…] avant l’invasion de l’Ukraine et le génocide en cours à Gaza, la période n’était pas marquée par les mouvements antiguerres, comme lors de l’invasion de l’Irak en 2003 ou de la guerre du Viêtnam. Pour nous, « Occidentaux », les mobilisations en Europe et aux États-Unis depuis bientôt deux ans contre l’anéantissement de Gaza sont donc un événement important. […] En effet, produire de l’irresponsabilité, effacer, mettre à distance et rendre insaisissables les liens qui nous rattachent à cette guerre, fait partie de l’organisation de la violence. […] La propension de nos dirigeants à se dire « préoccupés » et « émus » tout en ne prenant aucune mesure pour mettre fin aux massacres et à leur propre complicité dans ceux-ci [en fait partie aussi].
Les très complexes économies de l’armement qui reposent aussi sur la vente de composantes par des entreprises à l’armée israélienne, passant très facilement sous les radars. Faire comme si cette violence et son histoire ne nous concernaient pas, c’est toute une organisation de la violence. […]
D’un côté, la guerre s’éloigne dans la deuxième moitié du XXème siècle, et cet éloignement s’approfondit avec la fin des services militaires. Mais j’ai été frappées par la rapidité avec laquelle les logiques de la mobilisation guerrière ont été réactivées quand la Russie a envahi l’Ukraine en 2022.

À l’inverse, dans ce que vous appelez la « guerre aux migrants » en Méditerranée, on n’utilise pas le terme, malgré une politique meurtrière.

La mort en mer est un cas effroyable et limpide d’une organisation de la violence qui inclut la capacité de s’en laver les mains. […] On fait énormément d’efforts pour y laisser mourir des gens, sans en apparence intervenir directement. […] Moscou a par moments favorisé l’arrivée de migrants pour faire pression sur l’Europe, et la réaction européenne s’est engouffrée dans ce registre belliciste : « On lâche des migrants à nos frontières, c’est un acte de guerre hybride. » […] Cela fait partie d’une construction guerrière qui ne met, finalement, rien ni personne à l’abri.

Portugal

Le Portugal est l’un des principaux pays européens où les Russes se sont installés depuis le début de la guerre en Ukraine, cherchant à obtenir un passeport européen au plus vite. Cependant, fin octobre 2025, le Parlement portugais a adopté une loi rendant l’obtention de la nationalité plus difficile. Désormais (si elle est promulguée par le président), les citoyens de pays non-membres de l’UE ne pourront obtenir un passeport portugais qu’après dix ans de résidence dans le pays – contre cinq ans auparavant. Meduza s’est entretenu avec trois immigrants russes arrivés au Portugal après 2022 afin de recueillir leurs impressions sur la politique d’immigration du pays et leurs projets pour y remédier.

Dmitry, programmeur

Comme tout bon citoyen russe, j’ai quitté le pays en 2022. Je me suis d’abord réfugié en République tchèque pour échapper à la mobilisation, puis j’ai voyagé à travers les villes voisines, lieux d’émigration traditionnelle des Russes : Erevan, Tbilissi, Batoumi et Istanbul. J’y ai vécu environ un an. Ensuite, mon compagnon et moi avons déménagé au Portugal.
Nous avons envisagé différentes options pour quitter la Russie avant même la guerre, car la vie des homosexuels dans ce pays n’y est pas facile. Nous n’avons pas choisi le Portugal en fonction de critères populaires comme l’obtention d’un passeport après cinq ans de résidence, mais plutôt, dès le départ, parce que nous recherchions un pays doté d’une politique adéquate envers les personnes LGBTQ+.
Nous avons également choisi le Portugal pour son taux d’imposition avantageux, dont nous pouvons bénéficier pendant 10 ans. C’est aussi un pays très agréable à vivre. Lisbonne est douce et chaude, contrairement à Moscou, et c’est un endroit sûr pour mon conjoint et moi. La possibilité d’avoir deux nationalités nous intéressait également. En Espagne, par exemple, il faut renoncer à sa nationalité d’origine.
Je suis arrivé au Portugal en septembre 2023, près d’un an après avoir quitté la Russie. Nous avons eu beaucoup de chance de pouvoir obtenir rapidement les documents nécessaires à la légalisation et nous avons reçu des permis de séjour en tant que spécialistes hautement qualifiés, munis de visas de travail.
Bien sûr, la réduction du délai de naturalisation est regrettable. Ce sont des décisions plutôt stupides, populistes et d’extrême-droite qui ne profiteront pas au pays à long terme. Cette décision n’apportera aucun avantage significatif [comme une croissance économique et démographique], contrairement aux affirmations de partis d’extrême-droite locaux comme Chega. Il est triste de constater que le monde se radicalise à droite, surtout en Europe.
Par ailleurs, la politique migratoire du Portugal ne vise pas les Russes, les Ukrainiens, les Biélorusses ni les ressortissants d’autres pays de la CEI, mais des groupes d’immigrants plus larges. Elle concerne principalement les personnes originaires du monde lusophone, car l’essentiel de l’afflux de migrants provient du Brésil et de l’Angola.
Dans le même temps, les partis d’extrême-droite tentent d’opposer les Portugais aux Asiatiques, notamment ceux d’Inde et du Pakistan, qui viennent eux aussi s’installer ici. C’est du populisme tout simplement incroyable. Récemment, le président de Chega a déployé une banderole avec sa photo et le slogan « Ceci n’est pas le Bangladesh » devant le Parlement. Quelques jours plus tard, quelqu’un a recouvert le mot « Bangladesh » de peinture et a écrit « Ceci n’est pas votre ville ». Ce genre d’événements, où les habitants expriment ainsi leurs opinions, contribue à ce que chacun se sente bien dans sa ville. Je n’aurais jamais imaginé une chose pareille en Russie.
Le Portugal dispose également d’un système juridique performant. Par exemple, une loi a été adoptée en avril 2024 stipulant que le délai de naturalisation commence non pas à la date de délivrance du permis de séjour, mais à la date de dépôt de la demande. Grâce à cette loi, les personnes qui attendaient depuis longtemps l’obtention de leur carte en raison de la lenteur administrative pourront faire une demande de citoyenneté plus rapidement. Le Portugal présente certes des inconvénients, comme le prix élevé de l’immobilier, mais cela semble s’inscrire dans une tendance mondiale à la crise du logement.
Malgré tout cela, notre décision de vivre ici reste inchangée. S’il nous faut y vivre pendant dix ans, nous y vivrons pendant dix ans.

Nikolay, restaurateur

Nous avons déménagé il y a un peu plus de deux ans, en juin 2023. Nous avons choisi le Portugal car nous avions déjà de la famille et des amis qui s’y étaient installés avant nous. Nous avons également envisagé l’Espagne, mais le délai de naturalisation y est de dix ans, alors qu’au Portugal, au moment de notre décision, il n’était que de cinq ans. Nous souhaitions nous établir rapidement et durablement en Europe.
Nous n’avons toutefois pas encore réagi à l’annonce concernant le relèvement de l’espérance de vie minimale pour l’obtention de la citoyenneté, car les discussions autour de ce projet de loi sont en cours depuis environ trois mois. Le Parlement avait initialement adopté cette loi en août, mais le président l’avait rejetée au motif qu’elle était contraire à la Constitution. J’espère donc qu’il la rejettera à nouveau, même si je doute fort que cela se produise pour l’instant.
Dans le pire des cas, j’habite déjà ici depuis deux ans, et mon alternative était l’Espagne, où j’aurais dû attendre les mêmes 10 ans pour obtenir un passeport.
Dans le même temps, je suis profondément préoccupé par la popularité du parti d’extrême droite Chega ; il détient actuellement près de 20 % des sièges au Parlement. Je porte un regard négatif sur ce parti car il ne fait qu’intimider la population portugaise et instrumentalise cette vague de peur pour faire adopter ses lois. Ces lois [anti-immigration] n’auront aucune conséquence positive. Je pense qu’à long terme, le Parlement devra reconsidérer toutes ces nouvelles lois car elles seront néfastes pour l’économie. Certes, le Premier ministre actuel et son parti sont eux aussi assez conservateurs, mais au moins leurs déclarations ne sont pas incompatibles avec la démocratie.
Rendre l’immigration plus difficile ne fera que réduire les investissements et le nombre de migrants, pourtant indispensables à l’existence du Portugal. Dans les petits commerces fréquentés par la plupart des gens, le personnel est népalais ou bangladais, et aucun Portugais n’est disposé à y travailler. De même, les cafés et restaurants ne sont pas tenus par des locaux ; on y emploie par exemple des Russes et des Ukrainiens.
Je ne connais personne qui souhaite quitter le pays uniquement à cause de la longueur du délai de naturalisation. En général, les raisons de leur départ sont la désillusion face à la qualité de vie et à la bureaucratie, ainsi que le coût élevé du logement.
Hormis le loyer, le Portugal présente de nombreux inconvénients. Lisbonne souffre d’infrastructures relativement médiocres, notamment en matière de transports en commun. Tout ce qui touche à l’immigration, par exemple, est un véritable calvaire. Après avoir déposé une demande de permis de séjour, j’ai attendu six mois et ma femme un an. Elle devait commencer à faire la queue dès cinq heures du matin. C’était une véritable épreuve, mais nous nous sommes rassurés en nous disant que nous obtiendrions la nationalité portugaise sous cinq ans et que, si nous souhaitions quitter le Portugal, nous n’aurions plus à nous en soucier en Europe.
En même temps, je comprends que la bureaucratie et le chaos règnent partout en Europe en ce moment. Tous mes amis espagnols, allemands et polonais se plaignent aussi des difficultés à obtenir la nationalité, alors je ne veux pas me faire d’illusions : déménager dans un autre pays ne simplifiera pas les choses. Et je ne veux pas revivre tout ce calvaire pour obtenir un titre de séjour.
Par ailleurs, malgré les dysfonctionnements de l’administration, Lisbonne est une ville où il fait bon vivre. Le climat y est agréable et je ne troquerais pas les 18 degrés de l’automne contre la pluie. Si l’on n’est pas dépendant de l’économie locale, les prix de l’immobilier sont comparables à ceux des autres capitales européennes. De plus, les prix des produits alimentaires sont bien plus bas qu’en Allemagne, en France ou dans d’autres pays d’Europe du Nord. Certes, les infrastructures sont peut-être meilleures là-bas, mais ici, nous avons des contacts et des amis, et les retrouver est assez difficile dans un nouvel endroit.
Je compte donc vivre ici et, si possible, demander la nationalité portugaise dans huit ans. Au Portugal, on peut également obtenir un permis de séjour permanent (qui facilite la vie dans le pays), délivré dans le même délai de cinq ans.

Elina, spécialiste du marketing

Je me suis retrouvée au Portugal en mars 2023. Un an auparavant, j’avais obtenu un visa D pour l’Union européenne, quitté la Russie suite aux événements de février 2022 et errais à la recherche d’un endroit où m’installer. J’ai vécu trois mois en Israël et, bien que j’aime beaucoup ce pays, il est impossible d’y rester sans y avoir de racines. Je suis ensuite allée en Bavière, où j’ai réalisé, surtout par rapport à Tel Aviv, que l’Allemagne n’appartient qu’aux Allemands. Je cherchais un pays avec une fiscalité avantageuse, un environnement accueillant pour les expatriés et la possibilité d’obtenir la double nationalité.
J’aurais pu choisir Berlin, par exemple, mais la double nationalité n’était pas autorisée en Allemagne et il fallait attendre huit ans pour obtenir un passeport allemand. Je souhaitais conserver la possibilité de me rendre en Russie en cas de besoin, sans visa. J’ai envisagé la Hongrie, mais je voulais vivre dans un pays dont les convictions me soient proches. Lors de mon vol pour le Portugal, j’ai eu une escale à Budapest, où le chauffeur de taxi m’a dit : « Poutine, c’est une bonne chose. »
Compte tenu de tout cela, je suis venue au Portugal ; la courte période de naturalisation de cinq ans a été le principal facteur de ma décision. La nouvelle loi relevant la durée minimale de résidence requise pour obtenir la citoyenneté a radicalement changé mes projets de vie. J’envisage désormais de m’installer en Europe du Nord ou aux États-Unis. Je souhaite trouver un emploi sur le marché local ou créer ma propre entreprise.
J’adore le Portugal, mais les opportunités y sont très limitées. Je travaille dans le marketing, et le marché local manque de dynamisme, ce qui explique l’exode des jeunes Portugais.
Après avoir obtenu la nationalité portugaise, j’aimerais quitter le pays et tenter ma chance ailleurs, tant que j’en ai encore les moyens et les opportunités. Je travaille dans un environnement numérique composé d’entreprises russophones et j’imagine que je pourrais continuer à collaborer avec elles à distance.
Mais avec la nouvelle loi, je ne pourrai le faire qu’à 40 ans. De plus, selon la réglementation locale, pour obtenir la citoyenneté, je ne peux pas, par exemple, vivre six mois au Portugal puis six mois dans un autre pays.
Je ne vois aucun inconvénient majeur à vivre au Portugal. Je n’ai eu à faire aucun changement radical ni aucun compromis. Il y a un bon équilibre entre la nature et le dynamisme de la vie urbaine. Par exemple, en Espagne, Valence est trop calme, tandis que Barcelone, au contraire, est trop dynamique et surpeuplée. Lisbonne est parfaite.
Il y a pourtant ici le parti Tchega, qui utilise une propagande populiste. Par exemple, ils ont placardé des banderoles dans toute la ville, affichant les visages de leurs adversaires barrés et promettant d’éradiquer la corruption. Leurs élus siègent au Parlement et affirment qu’il a fallu non pas un, mais trois Salazar pour rétablir l’ordre dans le pays. Et puis, il y a cette génération de grands-mères qui l’idéalisent et prétendent que c’était formidable sous son règne. Un peu comme nous, on dit que l’URSS avait les meilleures glaces.
J’estime qu’environ 20 % de mes connaissances envisagent également de quitter le Portugal. Les autres sont venus ici par amour et comptent rester, malgré la nouvelle loi [25].

Alexeï Venediktov

Alain Barluet a rencontré, pour Le Figaro [26], Alexeï Venediktov, rédacteur en chef d’Écho de Moscou de 1998 à 2022. Ce média, une des premières radios indépendantes russes, était un des plus influents du pays jusqu’à l’invasion russe de l’Ukraine. « Le matin même, à l’antenne, j’ai dit qu’il s’agissait d’une faute catastrophique de Poutine et que la Russie allait perdre cette guerre […] J’ai vu clair. La guerre n’est pas le bon instrument. » Le 3 mars 2022, l’Écho de Moscou est liquidé. En avril, Alexeï Venediktov est déclaré « agent de l’étranger ». « Je ne peux plus exercer mes trois professions : professeur, journaliste et responsable de média ». Son fils peine à trouver un emploi mais refuse de s’exiler. Dans la rue, les gens accostent Venediktov pour le féliciter « Merci de ne pas nous avoir quittés. » 60 % de ses amis sont partis à l’étranger. On le voit sur YouTube et Dilettant, le magazine historique qu’il a fondé en 2011.

En 2008, pendant la guerre en Géorgie, Poutine lui reproche de donner la parole aux dirigeants de Tbilissi. « Je fais mon travail de journaliste », répond-il. « C’est du mauvais travail. », reprend Poutine. Venediktov constate qu’après la mort de Navalny, « Il n’y a plus de leader incontesté de l’opposition […] devenue une grande coalition antiguerre qui ne peut pas se réunir. » « Si l’opposition ne m’aime pas beaucoup, c’est parce que je suis indépendant. Je ne suis pas à vendre. »

Points de vue arméniens sur les Russes installés dans leur pays

En septembre 2022, la mobilisation en Russie a déclenché un exode important vers l’Arménie. Plusieurs dizaines de milliers de Russes sont restés à Erevan. Novaya Gazeta a enquêté auprès d’Arméniens sur l’intégration des immigrés.

Mark Grigoryan, journaliste, explique : « La vague actuelle est la première à ne pas être d’origine ethnique arménienne. Pour la première fois, autant de personnes non arméniennes sont arrivées en Arménie en si peu de temps. Les Russes qui s’y sont installés sont encore surpris par l’accueil chaleureux des habitants d’Erevan. » « Les Arméniens s’identifiaient aux victimes et, d’une certaine manière, ils traitaient les Russes comme des victimes. Ils les considéraient des leurs. » « Ici, on n’accepte pas la politique impériale russe, mais on accepte les Russes qui l’ont fuie. On n’accepte pas le russe instrumentalisé à des fins impériales, mais on accepte le russe parlé dans la rue. »

Grigoryan est plus enclin à parler des améliorations qu’a connues Erevan depuis l’arrivée des nouveaux arrivants. Il remarque que l’offre de littérature russophone s’est enrichie et que ses propres livres en russe se vendent très bien.

« Je suis heureux de constater que l’Arménie a une attitude généralement positive envers les personnes déplacées. Vous apportez avec vous beaucoup de choses intéressantes, nouvelles et utiles. Et une dernière chose : l’Arménie était la plus monoethnique de toutes les républiques soviétiques. La monoethnicité existe toujours ici. » « Je pense que c’est mauvais. Cela conduit le pays à se replier sur lui-même et à se couper du monde. Plus il y a de cultures, de personnes, de couleurs de peau et d’opinions diverses, mieux c’est. »

Le politologue Mikael Zolyan commente : « Auparavant, un Arménien tatoué qui se promenait dans le centre d’Erevan était regardé de travers. Mais l’arrivée de jeunes hommes et femmes arborant piercings, cheveux multicolores et tatouages, venus de Russie, a changé le regard porté sur ceux qui ont une apparence différente. Désormais, à Erevan, l’apparence n’intéresse plus personne. Parmi les Erevanites que je fréquente, on perçoit même une certaine joie à l’idée de la présence des Russes. Pour cette partie de la société arménienne longtemps marquée par le conservatisme, c’est un véritable atout. »

« Grâce aux personnes qui ont déménagé, j’ai découvert de nouveaux auteurs contemporains et des branches modernes intéressantes de l’anarchisme qui méritent d’être suivies », explique Mikael Zolyan.

« Les "relocataires" sont des émigrants atypiques. D’un point de vue postcolonial, ce sont des personnes privilégiées, originaires du cœur de l’empire et parlant la langue de celui-ci. Pourtant, les "relocataires" se retrouvent souvent en situation de vulnérabilité, selon leurs moyens financiers. Quant aux stéréotypes négatifs à leur sujet, je n’en ai pas constaté. Mais il est vrai que je fréquente des milieux plutôt intellectuels, avec des personnes qui s’abstiennent de tout propos chauvin. Bien sûr, il existe de vieux stéréotypes sur les Russes, remontant à l’époque soviétique : tous les hommes seraient alcooliques, les femmes plus libres d’esprit que les Arméniennes. Nous n’avons pas eu d’État indépendant pendant longtemps ; nous étions en position de subordination, et c’est en réaction à cela que de tels stéréotypes émergent, dénigrant la nation impériale. Ces stéréotypes sont également liés au caractère plus patriarcal de la société arménienne. »

« Le principal reproche du grand public est que l’arrivée des migrants a fait exploser le coût de la vie, notamment celui des loyers. Au tout début, lors de l’afflux massif de migrants, les prix de l’immobilier ont flambé et certains propriétaires ont expulsé des Arméniens de leurs appartements loués pour profiter de la situation, ces Russes n’ayant nulle part où aller. De nombreux Arméniens locataires d’appartements à Erevan ont été contraints de déménager en périphérie ou de louer un logement dans d’autres villes. La plupart des personnes concernées ont compris que la faute n’incombait pas aux migrants, mais aux propriétaires qui avaient agi de la sorte. Pour ceux qui ont emménagé chez des proches ou dans leur datcha pour louer leur appartement et gagner de l’argent, ce fut en réalité une aubaine, d’où l’absence d’hostilité envers les migrants. »

« On craignait également que l’afflux de Russes n’entraîne un renforcement de l’influence du Kremlin en Arménie, mais les personnes déplacées que je connais sont anti-Poutine. Je pense que si l’Arménie se tourne vers le Kremlin, ce sont elles qui seront les plus indignées. »

« Je ne connais personne en Arménie qui dirait : "Les Russes m’ont pris mon travail." J’ai vu des restaurants fermer dans le centre d’Erevan. C’est peut-être parce que les travailleurs russes expatriés ont ouvert un café à proximité et que la clientèle a commencé à s’y rendre. Mais je n’ai jamais vu un Arménien licencié et remplacé par un Russe. Il n’y a plus beaucoup de travailleurs russes expatriés en Arménie. La plupart travaillent à distance ou dans leur région : un Russe ouvre un commerce à Erevan et embauche d’autres Russes. »

« L’aspect le plus intéressant, à mon avis, réside dans l’intégration et l’émergence d’une nouvelle identité. Parmi ces personnes déplacées, on trouve des profils très divers, y compris des personnes LGBTQ+. »

« Un autre problème réside dans les stratégies d’intégration et de non-intégration. Certains apprennent la langue, d’autres non. Certains considèrent l’Arménie comme un refuge temporaire, tandis que d’autres, au contraire, souhaitent s’y installer et obtenir la nationalité. »

« Une nouvelle communauté juive a vu le jour. Il y avait des Juifs "anciens" installés ici depuis longtemps, et maintenant, de nombreux juifs venus de Russie, pour qui l’identité juive prime sur l’identité russe – peut-être en raison des événements de 2022. On trouve aussi des personnes déplacées d’origine russe et d’ascendance ukrainienne qui s’identifient désormais comme Ukrainiennes. Enfin, il y a des personnes déplacées qui s’identifient à d’autres nationalités : Tatars, Yakoutes, Bouriates. Ces personnes ne peuvent plus vivre en Russie et sont maintenant confrontées à la question de leur identité. »

« La conception ethnique de la nation se transforme progressivement. Si auparavant le facteur ethnique primait ("Nous sommes Arméniens, et peu importe où nous vivons"), les facteurs territoriaux et civiques jouent désormais un rôle de plus en plus important. La religion pratiquée ou les traditions auxquelles on adhère importent peu. Ce qui compte, c’est d’être citoyen de ce pays, de servir dans l’armée, de payer des impôts, de voter aux élections, etc. On observe une transition d’une conception ethnique de la nation vers une conception civique et démocratique. »

Marina Shirinyan est une enseignante arménienne. Elle constate qu’avec l’arrivée des personnes en relocalisation, les prix des logements locatifs et de certains services ont fortement augmenté.

« En tant que femme qui utilise les services d’un coiffeur et d’une esthéticienne, je peux dire qu’au cours de l’année écoulée, les prix de ces services ont augmenté d’environ un tiers en raison de la hausse de la demande », explique-t-elle.

Les loyers restent plus élevés qu’avant 2022, mais ils se sont stabilisés et n’ont plus augmenté. Les prix des produits alimentaires ont également fortement augmenté ces trois dernières années, mais, selon Marina, il s’agit d’une tendance mondiale. En Arménie, cette hausse est aussi due à des difficultés économiques locales ; la plupart des Arméniens n’imputent pas ces augmentations de prix aux entreprises de relocalisation [27].

Hommage à Alexeï Navalny

Le 8 novembre, une cérémonie d’inauguration d’un banc commémoratif en mémoire d’Alexeï Navalny a eu lieu à La Haye. Parmi les personnes présentes figurait la veuve de l’homme politique, Ioulia Navalnaïa.

Un banc portant une plaque commémorative indiquant « Alexei Navalny (1976-2024), mort pour la liberté » a été installé à côté de l’ambassade de Russie.

Drones

Army of Drones bonus

L’armée ukrainienne a lancé le programme Army of Drones bonus pour motiver les pilotes de drones à tuer plus de soldats russes. Un site internet reprenant l’esthétique des jeux vidéo propose aux soldats de cumuler des points en fonction des dégâts causés à l’ennemi. Ces points sont convertibles pour acheter de vraies armes. Le pilote de drone remporte quarante points s’il détruit un char ou six pour la mort d’un soldat. Les vidéos téléchargées montrent des exécutions sommaires de soldats ennemis et sont mises en ligne pour alimenter la propagande guerrière [28].

Drones et IA

The Fourth Law, une entreprise de fabrication de drones, est baptisée en référence aux trois lois de la robotique imaginées par l’écrivain Isaac Asimov pour interdire aux robots de porter préjudice aux humains. Les drones de la société, couplés à une intelligence artificielle, sont capables d’attaquer des véhicules dans les zones imperméables aux ondes mais pas encore les humains [29].

Emplois réservés aux anciens combattants

La région de Mourmansk se prépare à instaurer des quotas d’emploi obligatoires pour les anciens participants aux opérations militaires spéciales. Le projet de loi a été publié sur le portail du gouvernement ouvert, comme l’a rapporté l’Arctic Observer. Ce projet de loi stipule qu’à compter du 1er juillet 2026 (date d’entrée en vigueur de la loi), les employeurs dont l’effectif moyen dépasse 100 salariés devront réserver au moins 1 % de leurs emplois aux citoyens de retour des opérations militaires spéciales. En l’absence de postes disponibles, les employeurs seront tenus d’en créer [30].

Népotisme

Le magazine Proekt a publié une étude approfondie sur les responsables russes et leurs proches. Après avoir examiné les biographies de 1 329 personnes occupant des postes clés dans l’administration publique (du président aux ministres, en passant par les responsables de la sécurité, les dirigeants d’entreprises publiques, de grands musées, de médias et d’universités), les journalistes ont conclu que 76 % d’entre elles (soit 1 012 personnes) ont des proches occupant des fonctions au sein de l’administration publique ou dans des entreprises liées au gouvernement.

Des journalistes ont calculé le pourcentage de hauts fonctionnaires ayant des proches travaillant au sein du gouvernement ou d’entreprises publiques (ce que l’on appelle « l’indice de népotisme »). Dans certaines structures, ce chiffre atteint 100 %. Concrètement, tous les hauts responsables de la Cour suprême et du ministère de la Défense ont des proches occupant des postes au sein du gouvernement. Parmi les membres du Conseil de la Fédération, ce chiffre est de 86 %, parmi les députés de la Douma d’État – 84 %, parmi les directeurs du Département de la gestion des biens présidentiels – 85 % et parmi les directeurs du Cabinet présidentiel – 68 %. Par ailleurs, tous les dirigeants et membres du conseil d’administration de Sberbank, VTB, Gazprom, Rosselkhozbank, VEB.RF, Rostelecom, Avtodor et des Chemins de fer russes ont pu faire embaucher des membres de leur famille au sein du gouvernement ou d’entreprises publiques.

Proekt écrit également que des dynasties dirigeantes se sont formées ou sont en train de se former en Russie – « des groupes de personnes apparentées qui occupent simultanément divers postes à responsabilité (souvent en conflit d’intérêts direct, où, par exemple, un père est le supérieur hiérarchique direct de son fils) ». Les journalistes identifient un total de 25 de ces « dynasties dirigeantes ».

D’après le magazine Proekt, le président russe Vladimir Poutine emploie 27 membres de sa famille à des postes gouvernementaux ou dans des entreprises publiques. Parmi eux figurent Alina Kabaeva (sa compagne de longue date et mère de ses fils), sa maîtresse présumée Svetlana Krivonogikh, son ex-femme Lioudmila Ocheretnaya, sa cousine germaine Anna Tsivileva (vice-ministre de la Défense), son époux, Sergueï Tsivilev (ministre de l’Énergie), et d’autres encore.

Le dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov compte le plus grand nombre de proches employés au sein du gouvernement ou d’entreprises publiques. Selon les calculs de Proekt, ses amis et parents ont occupé ou occupent actuellement 96 postes de ce type. La plupart d’entre eux travaillent au sein de la république. Par exemple, au sein du gouvernement tchétchène, ils détiennent au moins neuf des vingt sièges. Au moins huit membres du cercle rapproché de Kadyrov occupent des postes importants au niveau fédéral, notamment le député de la Douma d’État Adam Delimkhanov et le sénateur Suleiman Geremeyev.

Selon les estimations des journalistes, 58 % des fonctionnaires en Russie sont des descendants de dynasties bureaucratiques soviétiques ou d’anciens fonctionnaires ayant occupé ces fonctions en URSS [31].

Amputée dans un hôpital psychiatrique

Selon la chaîne Telegram Baza, une résidente de 20 ans du foyer social Obruchevsky souffre d’épilepsie et d’automutilation. Le personnel l’a attachée avec des collants en laine pour l’empêcher de se blesser.

Lorsqu’on s’est souvenu de la patiente, la gangrène s’était installée en raison de problèmes circulatoires. Elle a été amputée des deux mains.

Corruption en Ukraine

En Ukraine, les plus massives manifestations contre la corruption ont eu lieu à l’été 2025. Elles ont obtenu le rétablissement des organes de lutte contre ce fléau, le NABU et le SAPO.

En 2022, au début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, la société ukrainienne Fire Point, connue sous le nom de Centrocast, était une agence de casting pour la production cinématographique et télévisuelle. Yegor Skalyga, copropriétaire de Fire Point, dirige également la société de repérage de lieux AtPoint. Cette dernière a notamment effectué des repérages pour le film « Eight Best Dates » (2016), avec Volodymyr Zelensky, selon le New York Times.

En 2025, Fire Point est l’un des principaux fournisseurs de l’armée ukrainienne. L’entreprise produit les drones d’attaque à longue portée FP-1 et les missiles de croisière FP-5 Flamingo. Le FP-1, officiellement présenté en mai 2025 (bien qu’il soit entré en service plus tôt), est utilisé pour frapper les raffineries de pétrole russes situées dans des régions éloignées du front. Le missile Flamingo, annoncé en août 2025, n’est pas encore entré en production de masse. Cependant, comme l’a déclaré Zelensky , les essais ont démontré qu’il s’agissait du missile ukrainien le plus performant.

Le Bureau national anticorruption d’Ukraine (NABU) et le Parquet spécialisé anticorruption (SAPO) ont mené des perquisitions aux domiciles du ministre de la Justice, Hermann Galushchenko, et de Timur Mindych, proche collaborateur du président Volodymyr Zelensky, copropriétaire du studio Kvartal 95 et propriétaire présumé de la société de défense Fire Point (fournisseur de drones de combat et de missiles aux forces armées ukrainiennes). Mindych avait quitté le pays quelques heures avant les perquisitions.

Le même jour, le Bureau national anti-corruption d’Ukraine (NABU) a publié les résultats de son enquête sur la corruption au sein d’Energoatom, exploitant des quatre centrales nucléaires en activité en Ukraine. Selon le NABU, Mindich était l’instigateur et l’un des principaux bénéficiaires d’un vaste système de détournement de fonds. L’enquête s’appuie sur des heures d’écoutes téléphoniques de personnes impliquées dans ce système.

Le NABU affirme que de nombreuses personnes étaient impliquées dans ce système, allant d’employés du ministère de l’Énergie à des employés de différents services d’Energoatom. Parmi les acteurs clés figuraient Ihor Myronyuk, conseiller du ministre de l’Énergie, et Dmitry Basov, directeur exécutif de la protection et de la sécurité physique chez Energoatom. Herman Galushchenko, qui a occupé le poste de ministre de l’Énergie jusqu’en juin 2025, était également impliqué. Le NABU estime qu’il conserve une influence sur le secteur par l’intermédiaire de sa successeure, Svitlana Grinchuk, et des cadres qu’il a nommés avant de quitter ses fonctions.

Un autre accusé est Sergueï Pushkar, membre de la Commission nationale de régulation de l’énergie et des services publics (NERC). Jusqu’à récemment, il était directeur exécutif des affaires juridiques chez Energoatom et a été nommé à la NERC malgré de graves irrégularités, il a été « promu » sur ordre de Mironyuk.

Mironyuk était auparavant l’assistant d’Andriy Derkach, ancien président d’Energoatom et homme politique pro-russe. Après le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, Derkach s’est réfugié en Russie et est aujourd’hui sénateur de la région d’Astrakhan. Il a été déchu de sa nationalité ukrainienne par décret du président Volodymyr Zelensky. Le Service de sécurité d’Ukraine (SBU) estime que Derkach, lorsqu’il vivait encore en Ukraine, appartenait à un réseau de renseignement du GRU (service de renseignement militaire russe).

Toute entreprise souhaitant fournir du matériel ou des services à Energoatom devait verser une commission de 10 à 15 %. Tout refus entraînait le gel immédiat des paiements et l’exclusion de la liste des fournisseurs. Au sein du réseau, ce principe était connu sous le nom de « barrière » : pour entrer, il fallait partager [32].

À la demande de Zelensky, les deux ministres compromis ont démissionné [33].

Contrats ukrainiens pour les 18-24 ans

Non mobilisables jusqu’à 25 ans, les 18-24 ans se voient proposer des contrats militaires rémunérés par 2 500 euros mensuels. Mais seuls un peu plus de 500 personnes ont été recrutées sur 10 000 candidatures déposées [34].

Des opposants russes

Un espion

V. travaille sur un aérodrome militaire. Alors qu’il était patriote, il découvre les photos des massacres de Boutcha. Il a d’abord cherché à fuir en Ukraine pour rejoindre la légion Liberté de la Russie. Mais on le convainc qu’il sera plus utile en fournissant des informations recueillies dans son travail. Ce qu’il fait en étant conscient des grands risques qu’il encoure.

Une activiste de Memorial

Membre de Memorial, l’association consacrée à la mémoire des répressions soviétiques et à la défense des droits de l’Homme, S., 24 ans, et qui a donc toujours vécu sous la présidence de Poutine, continue à militer malgré l’interdiction de l’organisation. Elle a décidé de rester en Russie. Elle organise des envois de lettres aux prisonniers politiques et, en guise de résistance, perpétue le souvenir des répressions.

Un militant auprès des réfugiés russes

En août 2024, l’armée ukrainienne déferle sur les régions de Koursk et de Belgorod. P. s’est rendu au point d’accueil des réfugiés. Il a organisé des collectes et des livraisons et aidé les déplacés à se loger. Il précisait « Nous vous aidons par ce que nous sommes pour la paix. » Il a soutenu les manifestations contre l’inaction du gouverneur de Koursk. « Il faut continuer à distribuer de l’aide humanitaire, il faut que les réfugiés puissent rentrer chez eux, qu’ils soient indemnisés et, surtout, qu’ils comprennent une chose : pour que cette situation ne se reproduise plus jamais, ils doivent être des citoyens actifs, connaître leurs droits, savoir les défendre et exiger qu’on les respecte. […] Le changement finit toujours par arriver… Notre objectif est d’y préparer la société, pour qu’elle soit capable, le moment venu, de prendre son avenir en main. »

Une combattante aux côtés des Ukrainiens

Z. a fait des études supérieures à Paris. Elle est brodeuse d’art. Maintenant, elle est aide-soignante dans la légion Liberté de la Russie. Elle raconte : « Je discute souvent avec des prisonniers russes. Ils disent : "On n’avait pas le choix." Mais on a toujours le choix. Ils pouvaient s’enfuir du bus qui les emmenaient à la caserne. Ils pouvaient partir à l’étranger, ils pouvaient refuser de servir, ils pouvaient choisir d’aller en prison. Ils sont restés dans leur bus comme des moutons, c’est leur choix. Et puis il y a l’argent. Les militaires russes sont très bien payés, ils sont très nombreux à n’être là que pour ça. »

Le président letton contre le retrait du pays de la Convention d’Istanbul

Le président letton Edgars Rinkēvičs a refusé de signer la loi sur le retrait du pays de la Convention d’Istanbul sur la lutte contre la violence domestique. La loi devra désormais être réexaminée par la Seimas (Parlement). La Première ministre Evika Silina a également demandé à Rinkēvičs de renvoyer le document à la Seimas pour un nouveau vote.

Les partisans du retrait de la Lettonie de la convention ont fait valoir que celle-ci porterait atteinte aux rôles traditionnels de la famille et des sexes et aurait des implications idéologiques. Le retrait était soutenu par le parti d’extrême-droite Lettonie d’abord et le parti Pour la stabilité ! qui défend les intérêts des russophones et par d’autres conservateurs [35].

Des Indiens recrutés dans l’armée russe

Un Indien envoie une vidéo par téléphone : « J’ai été piégé dans l’armée russe. Ils viennent de prendre une ville ukrainienne à 2,5 kilomètres d’ici et ils veulent m’envoyer là-bas. Mais il y a des mines et des drones partout sur la route. S’il vous plaît, aidez-moi. Faites-moi sortir d’ici… »

Comme d’autres compatriotes, il a signé un engagement sans comprendre le russe et sert de chair-à-canon. Un lieutenant a écrit à la famille d’un autre soldat pour savoir où l’enterrer [36].

Des soldats ukrainiens bloqués sur le front

Le président ukrainien a décoré de la plus haute distinction de l’armée deux soldats pour avoir tenu leur position sur le front, sans interruption, cent-soixante jours durant, alors que trente tentatives d’évacuation ont été tentées. En raison de l’omniprésence des drones russes, le repli n’a été n’a été possible qu’à la faveur du brouillard. En moyenne, les fantassins restent sur le front entre cent et deux cents jours. « Quand tu en sors, et que tu rentres en ville, au début tu as l’impression d’être un sauvage. », témoigne l’un d’eux. Parfois, il faut marcher 10 à 20 kilomètres pour rejoindre une position sûre. L’évacuation des blessés est périlleuse. Le ravitaillement se fait par drones aériens ou terrestres.

Des brigades recrutent des mobilisés arrêtés dans les villes du pays. Ils sont tentés de fuir avant leur première mission ou même à l’entraînement. Plus de 110 000 cas d’abandon de poste ont été recensés pour les sept premiers mois de l’année 2025, souvent par des soldats épuisés. Les coupures des réseaux portent un coup au moral [37].

Festival Le doc en scène

Le Festival Le doc en scène se tiendra à Paris du 13 novembre au 19 décembre 2025, il a été créé par des opposants à Poutine en exil. Des films et des pièces de théâtre seront proposés. Zhanna Agalakova interprétera, avec une actrice ukrainienne, la pièce La Haye, le procès imaginaire de Poutine devant la Cour pénale internationale. Agalakova est une ex-présentatrice de la chaîne pro-Kremlin. Elle vit en exil à Paris et s’oppose au régime qu’elle a beaucoup servi [38].

Enfants ukrainiens

À ce jour, 1 762 enfants ukrainiens ont été rapatriés sur les 19 546 identifiés par les autorités ukrainiennes comme ayant été déportés en Russie ou transférés de force à l’intérieur des territoires occupés.

Le sort de ces enfants arrachés à leur pays soulève l’indignation internationale. Mais la menace a désormais changé d’échelle, insistent les représentants ukrainiens chargés du dossier. « La situation est bien pire qu’au début de l’invasion », avertit Maksym Maksymov, chef des projets du programme Bring Kids Back UA, créé par le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour coordonner les efforts du gouvernement, des pays partenaires et des organisations internationales afin de ramener les enfants kidnappés. « Aujourd’hui, explique-t-il, 1,6 million d’enfants ukrainiens vivent dans les territoires occupés et en Russie. Moscou les endoctrine avec le même objectif : changer leur identité. »

Les jeunes Ukrainiens sont une cible privilégiée du Kremlin. Pour effacer leur identité et en faire de futurs soldats à ses ordres, Moscou les soumet à une rééducation, une russification et une militarisation forcées dès l’école primaire. « Que les enfants soient en Russie ou dans les territoires occupés n’a plus d’impact sur le niveau d’endoctrinement, il est le même partout », remarque Yulia Sidorenko, directrice du centre Save Ukraine à Kiev, qui prend en charge des mineurs rapatriés.

« Une jeune fille m’a raconté que, lorsque les Russes leur montraient des vidéos de l’Ukraine dans ces camps, il faisait froid, ils avaient faim, et ça sentait mauvais, témoigne Natalia Masiak, psychologue à Voices of Children. Et quand ils mettaient des vidéos de la Russie, ils distribuaient des biscuits, l’atmosphère était réconfortante et il faisait chaud. »

Oleksandr (qui témoigne sous un prénom d’emprunt), 19 ans, a vécu pendant trois ans et demi sous occupation russe à Dniproroudne, dans la région de Zaporijia, avant de réussir à fuir, en août. Ce jeune Ukrainien, torturé par les services de sécurité russes (FSB) deux mois durant pour avoir monté un petit groupe de résistants, décrit combien l’environnement a radicalement changé depuis 2022. « La Russie est partout, à la radio, sur les drapeaux… Rester là-bas sans avoir le cerveau qui fond est extrêmement compliqué, raconte l’étudiant, aujourd’hui installé à Kiev. Les plus jeunes sont particulièrement touchés. L’effet de la propagande est si puissant que ceux qui étaient contre la Russie commencent à y croire. Même des enfants de 14 ans ne se souviennent plus vraiment à quoi ressemblait la vie en Ukraine [avant l’arrivée des Russes]. »

Ksenia Koldin, 21 ans, a constaté l’efficacité de cette méthode sur son petit frère, transféré de force en Russie en août 2022 à l’âge de 11 ans de Vovtchansk, l’une des premières villes ukrainiennes à avoir été occupées, dans la région de Kharkiv. Cette étudiante a dû batailler pour le récupérer. Quand elle l’a enfin retrouvé en mai 2023, le petit garçon, intégré dans une famille d’accueil russe, a d’abord refusé de la suivre. « Il m’a dit que sa vie, désormais, était en Russie, qu’il y avait des amis, et que l’Ukraine était un pays mauvais et dangereux. J’étais désespérée. », raconte la jeune fille. Elle a passé trois heures et demie à tenter de le convaincre. « Sa famille d’accueil et l’école russe lui avaient complètement retourné le cerveau. Puis, j’ai eu une idée de génie et je lui ai dit : “Ok, mais je suis ta sœur, je t’aime, tu m’as beaucoup manqué, donc partons juste pour un mois”. » Depuis, son frère a été pris en charge en Ukraine et n’est pas reparti.

À leur retour, tous les enfants rapatriés sont interrogés par un psychologue sur leur expérience. Dissimulés derrière une vitre sans tain, des représentants des services de sécurité ukrainiens, du bureau du procureur général, de la police et de la protection de l’enfance transmettent leurs questions. Les informations recueillies permettent de mieux comprendre les méthodes des Russes. Après leur passage dans les camps de filtration – qui peut durer trois mois –, les plus jeunes et en bonne santé sont ainsi adoptés par des familles russes, qui reçoivent l’équivalent de 200 dollars par mois (173 euros) et en recueillent parfois sept ou huit. « Ces familles ne sont pas intéressées par l’enfant mais l’argent, souligne Natalia Masiak, qui a mené une cinquantaine d’entretiens. De nombreux parents adoptifs ont menacé les enfants : “Si tu n’obéis pas, on dira à tout le monde que tu es ukrainien, tu vas voir ce qui va t’arriver.” Il y a beaucoup de cas de maltraitance. »

« Un garçon de 18 ans, sauvé des territoires sous contrôle russe, s’est rendu au mémorial de Kiev qui rend hommage aux soldats tués. En voyant tous ces drapeaux ukrainiens, interdits en zones occupées, il s’est soudain mis à chanter l’hymne russe. » La police est intervenue, croyant à une provocation, et a ouvert une enquête pénale. « Il a fallu qu’on démontre qu’il avait été victime d’une rupture psychique », poursuit Myroslava Kharchenko.

« Leur comportement est très différent des enfants traumatisés ici par le conflit, explique Oksana Lebedeva qui s’occupe d’enfants rapatriés en Ukraine après leur transfert de force par la Russie. Quand ils reviennent, après avoir été endoctrinés par la Russie, ils ne parlent pas, ne jouent pas, ne font confiance à personne et ne vous regardent même pas. » Un aspect l’a particulièrement surprise : « Ils sont tous extrêmement dociles. Cela nous a choqués : ils sont prêts à tout donner, et se comportent comme des petits soldats. » À tous, elle distribue un carnet pour qu’ils racontent leur expérience. Un garçon a pris un feutre rouge et écrit en gros : « Top secret [39]. »

Un jour, la prof de langue et littérature ukrainiennes est entrée dans une classe, en Crimée, et a annoncé « Vous êtes maintenant des citoyens russes et la Russie est votre patrie. » Une élève de 13 ans a remarqué l’expression abattue de sa professeure et s’est dit qu’elle avait l’air morte de l’intérieur. Quelques mois plus tard, les écoliers chantaient l’hymne russe, les plus frondeurs chantaient en sourdine l’hymne ukrainien. À la rentrée, ces hardiesses n’étaient plus tentées. Les manuels d’histoire ne mentionnaient plus l’Ukraine. La langue ukrainienne n’était plus enseignée. Une psychologue de la fondation Golos detey (Voix des enfants) dénonce « La première chose que font les Russes après avoir occupé un territoire, c’est de s’en prendre aux enfants. »

Désormais, à Donetsk, un homme armé monte la garde devant l’école, des portraits de Poutine sont accrochés dans toutes les classes. On parle plus de la Seconde Guerre mondiale que de l’Ukraine. Les élèves doivent porter des rubans de Saint-Georges, symbole de la victoire soviétique sur les nazis. Les « valeurs spirituelles et morales traditionnelles russes » sont enseignées.

En octobre 2025, le Premier ministre autoproclamé de Crimée a fait valoir que 380 détachements de l’organisation militaro-patriotique Younarmiya avaient été formés par 6 500 jeunes. Des militaires promeuvent l’engagement dans les forces armées russes.

Une jeune femme, de retour en Ukraine, ne parle pratiquement plus avec ses parents pro-russes.

En quittant les territoires occupés, les enfants et adolescents mettent beaucoup de temps à retrouver une confiance fondamentale dans le monde, notent les psychologues [40].

Partir est plus difficile depuis que la Russie, en 2023, a interdit aux enfants de moins de 18 ans de quitter les territoires occupés sans l’accord écrit de leurs parents. Nous avons beaucoup de cas où des adolescents ont dû attendre leur majorité avant de fuir car leurs parents sont prorusses. Ils leur disent qu’ils partent pour le week-end voir des amis, et ne reviennent pas.

Il y a plus de filles qui évacuent ces territoires car c’est plus difficile pour les garçons : après 18 ans, ils risquent d’être enrôlés dans l’armée russe. En septembre 2025, 1 400 personnes ont été évacuées.

Dina Urich aide, depuis 2022, à évacuer vers l’Ukraine les habitants des territoires occupés par la Russie. Ancienne membre du conseil d’administration de l’ONG Helping to Leave, elle est aujourd’hui directrice des programmes de la fondation Plakhta, créée en juillet avec le même objectif, en se concentrant sur les jeunes de 16 à 25 ans. Cette volontaire ukrainienne explique combien fuir ces zones est difficile, long et coûteux, et décrit l’impact de la propagande russe, qui donne parfois lieu à des dialogues « fous » avec les Ukrainiens à leur sortie.

Une fois sortis des territoires occupés, les gens sont heureux d’être là, mais très méfiants et ils ne croient plus personne, même ceux qui leur viennent en aide. Une situation complexe à gérer pour les ONG. « Quand je propose mon aide à leur arrivée, ils me disent parfois qu’ils n’ont besoin de rien et vont très bien. Une partie d’entre eux me rappellent ensuite, tandis que d’autres se renferment, ne sortent plus de chez eux et ne me recontactent jamais – ils ont acquis cet état d’esprit qui consiste à ne jamais se montrer. »

La Russie raconte des histoires atroces sur l’Ukraine, et cela fonctionne. Des garçons m’ont rapporté qu’ils avaient peur de partir parce qu’ils pensaient que l’Ukraine forçait les jeunes de 16 ans à intégrer l’armée. L’un d’eux m’a dit : « Je veux d’abord vivre quelques mois. »

Ils sont aussi choqués de voir qu’il y a des cafés, ici, car, pendant des années, ils ont entendu qu’il n’y avait plus de vie, plus de magasins, plus d’eau ni d’électricité, ou que l’Ukraine était partagée entre la Russie et la Pologne. À son arrivée, une vieille dame avait peur qu’on lui prélève des organes pour les vendre en Europe, car la Russie répand cette légende. On a parfois des dialogues complètement fous.

Beaucoup sont aussi très surpris de ne pas être arrêtés par les services de sécurité quand ils parlent russe à leur arrivée, car les occupants leur ont martelé que l’Ukraine les considérait comme des traîtres et qu’ils seraient jetés en prison ou tués immédiatement. Certains, craignant d’être harcelés parce que parlant russe, s’installent plus près de la ligne de front.

Les jeunes nous parlent tous des leçons qu’ils ont eues à l’école pour les préparer à la guerre, et des camps militaires. La propagande commence dès la maternelle et les persuade que rejoindre l’armée russe est glorieux mais aussi la seule voie possible. Les filles sont également ciblées par cette militarisation, en particulier depuis un an et demi, même si le service militaire n’est pas obligatoire pour elles.

Des enfants envoyés de force dans des camps d’été [où ils sont soumis à un entraînement militaire] m’ont raconté que, s’ils s’y opposaient, ils étaient harcelés et interrogés. À certains, les Russes ont diagnostiqué un trouble psychiatrique en raison de leurs positions pro-ukrainiennes [41].

Mikhaïl Pushnitsky

Le tribunal de Vyborg à Saint-Pétersbourg a condamné Mikhaïl Pushnitsky, 78 ans, à une amende de 30 000 roubles pour avoir participé à un rassemblement marquant la Journée du souvenir des victimes de la répression politique, rapporte SOTAvision.

Selon le journal Bumaga, Pushnitsky a été interpellé au cimetière mémorial de Levashivske, où se déroulait une cérémonie de dépôt de gerbes à l’occasion de la Journée du souvenir des victimes de la répression politique. D’après le quotidien, la police a été attirée par un insigne aux couleurs du drapeau ukrainien, portant l’inscription « Paix à l’Ukraine », épinglé sur la veste du retraité. Les policiers lui ont ordonné de retirer l’insigne, ce qu’il a refusé. Pushnitsky a ensuite été conduit au poste de police.

Lors de l’audience, Pushnitsky a insisté sur le fait que chacun a le droit d’exprimer ses opinions pacifiquement. Il ne considère pas ses actions comme une tentative de « discréditer » l’armée, note SOTAvision.

Départ de jeunes Ukrainiens

Depuis que l’Ukraine a autorisé les hommes âgés de 18 à 22 ans à quitter le pays, 99 000 jeunes Ukrainiens ont quitté le pays pour la Pologne, selon le Telegraph, citant des données du service des frontières polonais.

Politico rapporte qu’en Pologne et en Allemagne, le mécontentement grandit face à l’augmentation du nombre d’arrivées d’Ukrainiens. Cette question est le plus souvent soulevée par des représentants de partis d’extrême droite, mais certains centristes conservateurs ont également commencé à évoquer la nécessité de durcir les règles d’asile pour les citoyens ukrainiens.

L’épopée de déserteurs russes

Le caporal Pavlov (nom modifié – NDLR) avait fumé la moitié d’un paquet de cigarettes pendant la nuit. Le lendemain matin, sa section devait lancer un assaut sur Raygorodka, un village situé à la frontière des régions de Louhansk et de Kharkiv. Cela inquiétait Pavlov.

« Quand on nous a montré l’itinéraire, je me suis dit : “C’est n’importe quoi. Un aller simple”, se souvient le caporal. « J’y ai longuement réfléchi. Soit c’est ma dernière mission de combat, et c’est fini, ma vie est terminée. Soit j’essaie de changer quelque chose maintenant. »

Pavlov a signé son contrat à l’été 2024, après son installation à Moscou. « J’étais las de la vie civile ; tout s’était accumulé. Je n’avais plus goût à la vie », explique-t-il. « Je voulais juste y aller [à la guerre]. Et disparaître en un jour ou deux. Mourir en héros. »

Il s’attendait à une « attitude humaine normale » au sein de l’armée, à une fraternité militaire où chacun se respecterait et œuvrerait ensemble pour une cause commune. Au lieu de cela, Pavlov découvrit que les soldats étaient traités « comme des sous-hommes, comme des morceaux de viande ».

À ce moment-là, Pavlov était désabusé par le concept de mort héroïque. « J’en suis arrivé à la conclusion que c’est une guerre stupide. Il n’y a pas de tâches normales ici. On vous mène simplement à l’abattoir, comme un mouton stupide », dit-il.

Les déserteurs capturés sur les lignes de front sont placés dans des « fosses » — terme d’argot militaire désignant la détention de délinquants, en réalité une cellule disciplinaire de campagne.

La sécurité à l’arrière a été considérablement renforcée, affirme Sergueï Krivenko, directeur du groupe de défense des droits de l’homme « Citoyen. Armée. Loi. »

Malgré tous ces risques, explique Krivenko, la recommandation principale des militants des droits de l’homme de Citoyen. Armée. Loi est de fuir le front par tous les moyens. Que ce soit en permission, en raison d’une blessure, en soudoyant un commandant, ou même simplement en partant sans rien emporter : « Oui, il y a un risque d’être envoyé dans une fosse. Et les conditions y sont peut-être dures, et vous serez battu. Mais l’alternative, c’est la mort. »

Pavlov se déplaçait la nuit, quand il faisait jour, se cachant et dormant dans des maisons abandonnées. Si une voiture passait, il se dissimulait dans l’herbe.

Il frappa à la porte d’une maison. Un jeune homme et une jeune femme lui ouvrirent. Il leur avoua qu’il était déserteur. Le jeune homme lui apporta un sac de nourriture et d’eau : « des pâtes à la viande, du pain et une bouteille d’eau d’un litre et demi ».

Pavlov a écrit à « Go to the Forest », un projet pacifiste russe aidant les soldats russes à déserter. Cependant, l’organisation lui a répondu qu’elle ne pouvait l’aider qu’une fois sur place, car elle ne dispose pas de guides partout en territoire occupé. « Go to the Forest » a confirmé à Important Stories que Pavlov les avait bien contactés.

Pavlov se rendit d’abord à Moscou. De la capitale, il fit de l’auto-stop jusqu’à sa ville natale, Irkoutsk. Là, il se présenta au Centre multifonctionnel et obtint un nouveau passeport intérieur ; il avait laissé l’ancien au camp lors de sa fuite. Ses papiers en main, le déserteur s’envola pour Erevan – les Russes sont autorisés à entrer en Arménie avec un passeport intérieur. Cependant, Pavlov ne resta pas longtemps à l’étranger : il se retrouva sans argent.

Il décida alors de retourner en Russie et de s’y cacher. Il écrivit à l’un des organismes de recrutement pour dire qu’il était prêt à venir signer un contrat avec l’opération militaire spéciale, mais qu’il lui fallait un billet d’avion pour la Russie. Ils lui en achetèrent un.

En juillet, le déserteur a été interpellé par la police dans une gare près de Moscou. Les agents lui ont indiqué qu’il était recherché, lui ont montré un avis de recherche et l’ont conduit à la base militaire la plus proche.

Il a passé plusieurs jours dans l’unité militaire. Menotté, il était contraint de rester immobile du réveil jusqu’à l’extinction des feux, attendant l’arrivée d’un de ses camarades qui viendrait le ramener au front.

Les déserteurs ne sont généralement pas poursuivis. Dans un premier temps, on cherche toujours à les retrouver et à les ramener au front, a expliqué un avocat militaire travaillant en Russie lors d’un entretien avec Important Stories.

Pavlov savait ce qui l’attendait : une fosse et des agressions. Lorsque le camion approcha de Svatovo, il calcula le moment opportun, sauta de l’arrière et s’enfuit à nouveau.

De là, il se rendit dans une autre petite ville : « Je me suis éloigné de Moscou, de Saint-Pétersbourg. » Il y rencontra des habitants, se confia à l’un d’eux et lui avoua être un déserteur. « Il m’a compris, il a accepté ma situation. Il m’aide financièrement, il m’a embauché », raconte Pavlov. « Alors, on travaille sur des chantiers. On construit quelque chose pour quelqu’un, on fait quelque chose. Mais tout ça ne durera pas ; l’hiver approche, il n’y aura plus beaucoup de travail. »

Fin 2024, au moins 49 000 soldats avaient déserté l’armée russe, selon le groupe Important Stories. La plupart des déserteurs se cachent probablement en Russie, quittant les grandes villes, ne résidant pas à leur adresse officielle et n’utilisant pas de carte bancaire, d’après des bénévoles et des militants des droits humains. Parmi les déserteurs pris en charge par « Go to the Forest », seuls 859 ont quitté la Russie ; les 1 288 autres (60 %) se cachent à l’intérieur du pays [42].

Les autorités finlandaises de l’immigration ont refusé l’asile à Daniil Mukhametov, un ressortissant russe de 21 ans qui avait fui la Russie pour échapper au service militaire. C’est ce que rapporte le journal Current Time, citant Mukhametov et des militants des droits de l’homme.

Mukhametov a lui-même déclaré aux journalistes avoir décidé de fuir la Russie après avoir reçu une convocation du bureau de recrutement militaire de Domodedovo, près de Moscou, au printemps 2025. Dès l’été, Daniil s’est vu interdire de quitter le territoire russe. Mukhametov a alors décidé de quitter le pays à bord du train Adler-Kaliningrad, qui traverse la Lituanie et entre dans l’Union européenne. Conformément aux accords internationaux, les passagers munis d’un visa de transit n’ont pas le droit de quitter un train. Dans la nuit du 17 juin, Mukhametov a sauté du train.

Selon Mukhametov, craignant que les autorités lituaniennes ne lui refusent la protection et ne l’expulsent vers la Russie, il s’est réfugié en Finlande où il a demandé l’asile. Cependant, les services d’immigration finlandais ont ordonné son expulsion vers la Lituanie, son premier pays d’entrée dans l’Union européenne. Les autorités lituaniennes ont indiqué que Mukhametov était menacé d’expulsion.

D’après un article de Current Time, Mukhametov a saisi la Cour européenne des droits de l’homme et se trouve toujours en Finlande. Commentant le cas du ressortissant russe, des militants des droits de l’homme invoquent le droit international relatif à l’objection de conscience au service militaire, protégé par l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Cependant, en 2025, les autorités finlandaises ont entamé des expulsions massives de Russes ayant fui vers le pays après le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne. De janvier à septembre, 104 citoyens russes, dont les demandes d’asile avaient été rejetées, ont été expulsés de Finlande. Dans la plupart des cas, les demandeurs d’asile avaient fui la Russie pour échapper à la mobilisation. Pour justifier leurs refus, les services finlandais des migrations ont invoqué la fin de la mobilisation en Russie, telle que déclarée par les autorités russes, bien qu’aucun décret officiel n’a été signé. La porte-parole des services finlandais des migrations, Anu Karppi, a précisé que l’agence se fonde sur la Convention des Nations Unies, selon laquelle la simple menace de service militaire ne constitue pas un motif d’octroi de l’asile.

La militante des droits humains Olga Karach a déclaré qu’une véritable campagne de diffamation avait été lancée contre Daniil Mukhametov en Finlande et en Lituanie. Les médias l’ont qualifié de « possible saboteur russe » et l’ont accusé d’entretenir des liens avec les services de renseignement russes.

« Dès qu’un homme dit : "Je ne veux pas me battre, je ne veux pas m’engager dans l’armée, je ne veux pas prendre les armes", même les belligérants s’unissent aussitôt. "Non, ça ne va pas." Et ils commencent à enrôler de force ce pauvre homme, par tous les moyens : coups, menaces, pressions, etc. "Non, va te battre." C’est paradoxal », a fait remarquer la militante des droits de l’homme [43].

Criminels de guerre

358 corps de civils ont été retrouvés dans les rues de Boutcha lors de sa libération par les forces ukrainiennes, le 2 avril 2022. La police ukrainienne a bouclé son enquête sur 80 assassinats. Six soldats russes identifiés sont visés pour l’assassinat de 17 personnes [44].

Stoptime

Le groupe « Stoptime » s’est fait connaître en interprétant dans les rues de Saint-Pétersbourg des chansons de musiciens désignés comme « agents étrangers ». Depuis la mi-octobre, les membres du groupe – la chanteuse Diana Loginova (Naoko), le guitariste Alexander Orlov et le batteur Vladislav Leontyev – ont été inculpés de rassemblements non autorisés et d’« atteinte à la réputation » de l’armée, condamnés à des amendes et à des placements en détention administrative. Après l’arrestation des membres de Stoptime, des musiciens de rue de plusieurs villes ont commencé à jouer des chansons en leur soutien, et des blogueurs russes ont commencé à enregistrer des vidéos.

L’artiste de rue Ekaterina a été arrêtée à Perm après avoir donné un concert de solidarité avec des membres du groupe Stoptime de Saint-Pétersbourg le 22 octobre 2025.

Selon Sotavision, un protocole administratif a été établi contre la jeune fille pour « organisation d’un rassemblement de masse de citoyens dans un lieu public, entraînant un trouble à l’ordre public » [45].

Le musicien russe Yuri Shevchuk a exprimé son soutien au groupe Stoptime lors d’un concert de DDT à Londres, selon Bumaga [46].

Dans les territoires occupés par la Russie

Selon les autorités de Kiev, entre cinq et six millions d’Ukrainiens vivraient actuellement sous drapeau ennemi. Là-bas, la répression est constante, mais, comme dans d’autres guerres avant celle-ci, l’occupation a enfanté sa contrepartie : la résistance. Sur ce front qui ne dit pas son nom, les femmes sont en première ligne. Parce qu’elles connaissent les rues, les visages, les habitudes des habitants. Parce qu’on se méfie moins d’elles. Mais surtout parce qu’elles refusent la soumission. Alors, quand certaines transmettent des coordonnées GPS et observent les convois militaires, d’autres brûlent des drapeaux russes et diffusent des tracts. Quelques-unes agissent au sein de mouvements clandestins. Beaucoup opèrent seules, sans contact ni consigne.

Au cœur de cette opposition éparse, un nom revient, murmuré : celui du seul réseau exclusivement féminin qui opère au sein des territoires occupés. Après plusieurs semaines d’approche et d’échanges discrets, nous avons pu établir le contact avec ces femmes de l’ombre. Elles ne portent pas d’uniforme, ne manipulent pas d’armes et se reconnaissent sans jamais s’être vues. Leur champ de bataille ? Les rues, les réseaux sociaux, les cuisines et imprimeries clandestines. Zla Mavka (littéralement « méchante Mavka », en référence à une figure de la mythologie ukrainienne) est née début 2023, à Melitopol, dans le sud-est de l’Ukraine. Trois femmes ont lancé le mouvement. Elles sont désormais plus d’une centaine. Dispersées à travers les 20 % du territoire ukrainien occupé par les forces russes, elles mènent clandestinement des actions non violentes. « Tout est parti d’une discussion qu’on a eue entre nous dans une cuisine. On était en colère et on voulait le faire savoir », explique l’une des fondatrices, jointe par téléphone.

En décembre 2024, quand Moscou interdit la Saint-Nicolas, fête où l’on récompense les enfants sages avec des friandises et où l’on menace de punir les plus indisciplinés, les résistantes décident de ranimer la tradition : des bonbons pour les petits Ukrainiens, des sacs-poubelle pour les soldats russes. « Ils méritaient aussi des cadeaux, mais leur conduite laissait à désirer », ironise le cerveau de cette opération avant de poursuivre : « On rigole beaucoup, mais c’est pour tenir. Si on arrête de rire, on s’écroule. »

Car derrière leur légèreté apparente, toutes connaissent les risques : la prison et la torture. « Depuis que [les Russes] sont là, c’est comme si nous étions revenus à l’ère soviétique. Les gens font la queue pendant des heures pour accéder aux services publics. Il y a des pénuries de médicaments, des coupures de courant, etc. En revanche, les drapeaux, les affiches de propagande sont partout. Tout le monde se surveille », explique l’une des résistantes depuis Melitopol. Dans les territoires occupés, la vie s’est alignée sur celle de la Russie. L’école, la monnaie, l’administration, les médias : tout est décrété au nom du Kremlin. L’aigle bicéphale, symbole de la Russie, veille, impassible.

Pour parfaire cette emprise, la loi de l’envahisseur s’étend : tribunaux, commissariats et administrations obéissent désormais au Code pénal de Moscou. Un mot de travers, une publication, une conversation interceptée suffisent à valoir une accusation d’« extrémisme », de « terrorisme » ou d’« espionnage ». Alors, chaque geste demande une préparation minutieuse. « Il faut tout prévoir : les caméras qui se multiplient, les patrouilles, les voisins qui dénoncent… Parfois, je tremble à cause d’une voiture qui s’arrête trop près ou d’un rideau qui s’ouvre dans un immeuble. Mais je continue, parce qu’il n’y a pas d’alternative », poursuit-elle.

Les Mavkas ne se rencontrent jamais. Elles communiquent à travers un canal Telegram, via un chatbot qui distribue les tâches, vérifie les consignes et rappelle les règles de sécurité. L’anonymat est leur seule protection. « Notre hygiène numérique doit être impeccable. Dès le début, nous avons pensé notre mouvement de manière à nous protéger. Si l’une de nous est arrêtée, elle ne peut trahir personne. On s’est inspirées d’autres organisations, comme celle de la Rose blanche [mouvement de résistance allemand au nazisme, NDLR] pendant la Seconde Guerre mondiale », précise-t-elle.

À cela s’ajoute une étrange immunité : l’occupant, humilié, préfère souvent taire les exploits des Ukrainiennes. Une honte qui les protège, pour l’instant. Plusieurs fois, l’ennemi a tenté de les infiltrer. En vain. « Les hommes manquent généralement de subtilité, et les Russes encore plus. Ils n’ont jamais réussi un seul des tests qu’on leur a donnés », s’amuse l’une des Mavkas, avant de prendre un ton plus sérieux : « On n’a pas le droit de perdre espoir. Je veux que les Ukrainiens libres sachent qu’on se bat aussi, depuis ici. On résiste. Et on continuera jusqu’à ce que l’ennemi parte », avertit-elle.

En mars 2022, juste après le déclenchement de l’invasion à grande échelle, quand les chars russes sont entrés à Svatove, dans la région de Louhansk, la partie la plus orientale de l’Ukraine, Aliona est restée. « Il était hors de question d’organiser une crémaillère et de leur laisser ma maison », se souvient-elle, indignée. Tandis que la plupart de ses voisins fuient, l’ancienne cheffe d’entreprise commence un travail d’observation minutieux, notant les allées et venues des soldats, les dépôts de carburant, les positions d’artillerie, etc. « J’étais devenue les yeux et les oreilles de l’Ukraine », résume l’ancienne espionne.

Le 11 avril 2022, Aliona est arrêtée une première fois. Trois jours d’interrogatoires, de menaces et de coups. Les soldats cherchent son mari, engagé dans l’armée ukrainienne. « Ils me disaient qu’ils détenaient mon fils, que j’allais l’entendre hurler. Je ne les ai pas crus. J’ignorais qu’il était dans la cellule d’à côté », se souvient-elle. Faute de preuves, ils la relâchent, à condition qu’elle travaille pour Moscou et tourne une vidéo vantant la vie sous occupation. « J’ai accepté, mais en ukrainien ! » Une victoire symbolique, prélude à la revanche qu’elle prépare déjà.

Libérée, la mère de famille reprend contact avec ses proches et obtient un emploi dans l’administration d’occupation : une couverture idéale. « Cette arrestation m’a permis d’infiltrer l’ennemi. Avec mon nouveau poste, je pouvais circuler librement, écouter et observer tout le monde », explique-t-elle calmement. Pendant plusieurs mois, Aliona transmet discrètement des coordonnées GPS, des photos et des informations militaires de tout genre. Sa motivation, dit-elle, tient en un mot : la haine. « J’avais un seul désir : les dégager. Alors, je leur souriais, je serrais des mains et je continuais mon travail. »

Le 26 septembre 2022, Aliona est de nouveau arrêtée. Cette fois, les Russes savent. La détention dure près de quatre mois : 115 jours de torture, 115 jours d’électrocutions, de simulacres d’exécution et de coups. « Ils voulaient me briser mais j’ai découvert qu’ils détestaient quand j’étais lente à répondre. Alors j’ai commencé à bégayer pendant les interrogatoires. Ça les rendait fous. C’était ma manière de résister », se rappelle-t-elle.

Le 19 janvier 2023, on lui annonce sa libération à condition qu’elle devienne agent double. Cette fois, l’espionne se résigne à fuir. Le soir même, elle déterre son passeport du jardin et, après trois jours de périple, rejoint l’Allemagne avant de revenir en Ukraine. Impossible, pour elle, de vivre ailleurs que dans son pays. Et si tout était à refaire ? Son sourire s’efface : « Quand on me forçait à creuser ma tombe, j’étais surtout triste pour mes proches. Ils ne retrouveraient jamais mon corps. Mais j’étais en paix avec moi-même. J’ai fait ce qui devait l’être. Je le referais sans hésiter, mais cette fois plus fort et plus violemment », affirme-t-elle.

Aliona a survécu, et vit désormais en zone libre, à Kiev. Ailleurs sur le territoire ukrainien, les siennes poursuivent le combat. Certaines sont arrêtées, torturées, oubliées. D’autres tiennent la ligne, sans gloire, ni promesse de retour. Une résistance de l’ombre, tissée de gestes discrets mais surtout d’immenses risques dont toutes connaissent le prix. Rien d’héroïque, disent certaines, rien de grandiose, ajoutent d’autres, seulement la nécessité vitale d’endurer, coûte que coûte. Portée par ces mains invisibles, l’Ukraine résiste encore, là où nul ne la voit [47].

Delta du Danube

Le delta du Danube est partagé par la Roumanie et l’Ukraine avant de se jeter dans la mer Noire. Le delta est classé au Patrimoine mondial de l’Unesco. C’est une réserve naturelle de biosphère transfrontière sur 5 200 kilomètres carrés et un refuge pour près de 3 000 variétés de plantes et 4 300 espèces d’animaux.

Depuis février 2022, ce paradis est perturbé par la guerre en Ukraine. Les ports ukrainiens sur le Danube remplacent celui d’Odessa et sont régulièrement attaqués par les drones et les missiles russes. Le trafic maritime a triplé. Des navires détruisent les filets de pêche bloquant les activités des pécheurs. Les esturgeons et les pélicans se raréfient. Ils sont victimes du réchauffement, de la perte de connectivité entre les lacs, de la salinisation des zones de reproduction et du bruit des explosions.

Les déchets sur le littoral ont augmenté, notamment après la destruction du barrage ukrainien de Khakhovka en 2023, qui a répandu des mines marines et des restes de drones.

Rewilding Ukraine, une ONG de réensauvagement de l’environnement, a introduit des buffles d’eau [48].

Trafic d’enfants pour la protection des valeurs familiales

Un tribunal de Moscou a arrêté trois personnes pour « trafic d’enfants », a rapporté l’agence Tass. La principale suspecte est Irina Rudnitskaya. Elle élève douze mineurs, âgés de 3 à 17 ans ; on ignore pour l’instant si certains d’entre eux sont ses enfants biologiques. Rudnitskaya elle-même a déclaré qu’elle ne comptait pas s’arrêter à douze enfants.

Rudnitskaya dirige l’organisation publique de la région de Moscou pour la protection des valeurs familiales, la « Communauté des familles, des familles avec enfants et des groupes de population socialement vulnérables » On dit qu’elle est proche de la médiatrice russe pour les droits de l’enfant, Maria Lvova-Belova. Celle-ci est poursuivie, comme Poutine, par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre car elle a supervisé la déportation d’enfants ukrainiens.

Le nom d’Irina Rudnitskaya a été brièvement mentionné dans les médias après une affaire concernant Bohdan Yermokhin, un orphelin ukrainien. Rudnitskaya avait obtenu la tutelle du jeune homme, évacué de Marioupol vers la Russie mais qui tentait de retourner en Ukraine, où il avait de la famille. En Russie, Bohdan a reçu une convocation au bureau d’enregistrement et d’enrôlement militaire…

Après un tollé médiatique, la Russie a facilité le retour de Bohdan en Ukraine ; il a été remis à Kiev en novembre, le jour de son 18ème anniversaire [49].

Ivan le Terrible

Un monument à la gloire du tsar Ivan le Terrible de Moscou a été érigé dans la nuit au Kremlin de Vologda ; son inauguration a été programmée pour coïncider avec la Journée de l’unité nationale, le 4 novembre 2025.

Le monument à Ivan le Terrible a été défendu par le nouveau gouverneur de la région de Vologda, Georgy Filimonov, qui a également approuvé le projet final du monument.

Il y a un an, Filimonov a participé à l’inauguration d’un monument à Joseph Staline (malgré les protestations des résidents et des autorités locales et le fait que l’attribution du marché ne s’est pas faite dans les règles).

Au réalisateur Sergueï Eisenstein qui avait réalisé un film sur Ivan le Terrible, Staline a expliqué que la cruauté du tsar reposait sur de bonnes raisons, en sous-entendant que les siennes l’étaient aussi [50].

[1lorent Georgesco, « Dans l’intimité de l’horreur », Le Monde, 28 novembre 2025.

[2« Le Pussy Riot Piotr Verzilov probablement victime d’un empoisonnement », Le Monde.fr,‎ 18 septembre 2018, https://www.lemonde.fr/international/article/2018/09/18/le-pussy-riot-piotr-verzilov-probablement-victime-d-un-empoisonnement_5356758_3210.html, consulté le 27 novembre 2025.

[3« Piotr Verzilov, membre des Pussy Riot, aurait été "empoisonné », selon d’autres membres du groupe, Le Monde,‎ 13 septembre 2018, consulté le 27 novembre 2025.

[7Charlotte Belaïch, « La gauche change son fusil d’épaule », Libération, 28 novembre 2025.

[10https://meduza.io/feature/2025/11/27/ostanovit-etot-poezd-my-ne-mozhem, 27 novembre 2025, consulté le 29 novembre 2025.

[12Manon Quérouil-Bruneel, « France, terre d’accueil de Wagner », Paris-Match, 13 au 19 novembre 2025.

[15Alain Barluet, « Moscou légifère pour renforcer ses défenses antiaériennes », Le Figaro, 20 novembre 2025.

[16Delphine Nerbollier, « L’Église protestante allemande questionne le pacifisme », La Croix, 21 novembre 2025.

[18Benjamin Quénelle, « Le plan Trump intrigue les médias russes en exil », Le Monde, 25 novembre 2025.

[20Entretien avec Lina Aattache, Le Soir, 15 novembre 2025.

[21« Des Russes anti-Kremlin pénalisés par les sanctions contre Moscou », Le Monde, 17 novembre 2025.

[22« En Ukraine, le miel et les abeilles », Kometa, novembre 2025, traduit du russe par Paul Lequesne.

[23« Białowieża est une aventure », conversation entre la cinéaste Agnieszka Holland, réalisatrice de Green border et le journaliste Adam Wajrak.

[26« Alexeï Venediktov : "L’Ukraine, c’est notre guerre d’Algérie" ».

[27Andrey Novashov, https://novayagazeta.ru/articles/2025/11/07/kak-vlitye, 7 novembre 2025, consulté le 9 novembre 2025.

[28Pierre Douillard-Lefèvre, Maudite soit la guerre, manuel de résistance antimilitariste, Éditions Divergences, octobre 2025, 190 pages, 16 €, p. 107, ISBN 979-10-97088-94-1.

[29Emmanuel Grynszpan, « En Ukraine, l’IA décuple la précision des frappes », Le Monde, 15 novembre 2025.

[30Andreï Nechaev, https://novayagazeta.ru/articles/2025/11/07/v-kazhduiu-shkolu-po-veteranu, 7 novembre 2025, consulté le 11 novembre 2025.

[33Thomas d’Istria, « Zelensky fragilisé par un scandale de corruption en Ukraine », Le Monde, 14 novembre 2025.

[34Sébastien Gobert, « En mal de recrues, l’armée ukrainienne craint la submersion », La Croix, 12 novembre 2025.

[35https://meduza.io/news/2025/11/03/prezident-latvii-otpravil-na-peresmotr-zakon-o-vyhode-strany-iz-stambulskoy-konventsii-o-borbe-s-domashnim-nasiliem, 3 novembre 2025, consulté le 4 novembre 2025 ; Anne-Françoise Hivert, « En Lettonie, la société se dresse contre les députés pour défendre les droits des femmes », Le Monde, 6 septembre 2025.

[36Emmanuel Darville, « Ces Indiens piégés par l’armée russe pour servir de chair à canon sur le front », Le Figaro, 5 novembre 2025.

[37Thomas d’Istria, « Les soldats ukrainiens au front des mois durant », Le Monde, 8 novembre 2025.

[38Benjamin Quénelle, « À Paris, artistes russes et ukrainiens au front conte la guerre », M, le magazine du Monde, 8 novembre 2025.

[40Kristina Berdynskykh et Véronika Dorman, « Ukraine occupée « La première chose que font les Russes, c’est de s’en prendre aux enfants », Libération, 8 novembre 2025.

[41Faustine Vincent, « La Russie raconte des histoires atroces sur l’Ukraine dans les territoires occupés, et cela fonctionne », https://www.lemonde.fr/international/article/2025/11/06/la-russie-raconte-des-histoires-atroces-sur-l-ukraine-dans-les-territoires-occupes-et-cela-fonctionne_6652416_3210.html, 6 novembre 2025, consulté le 8 novembre 2025.

[42Alexandre Atatsuntsev, https://istories.media/stories/2025/10/15/ya-prishel-k-tomu-chto-eto-tupaya-voina/?mc_cid=d9a2e02e69, 15 octobre 2025, consulté le 31 octobre 2025.

[44Rémy Ourdan, « Ukraine : six soldats russes recherchés pour crimes de guerre », Le Monde, 1er novembre 2025.

[47Margaux Seigneur, « Face à l’occupant russe, les femmes ukrainiennes au cœur de la résistance : « On continuera jusqu’à ce que l’ennemi parte » , https://www.nouvelobs.com/monde/20251031.OBS109315/face-a-l-occupant-russe-les-femmes-ukrainiennes-au-c-ur-de-la-resistance-on-continuera-jusqu-a-ce-que-l-ennemi-parte.html?M_BT=68431130352995#at_medium=email&at_emailtype=retention&at_campaign=ObsActu8h&at_send_date=20251102, 31 octobre 2025, consulté le 2 novembre 2025.

[48Marine Leduc, « Guerre en Ukraine : Le delta du Danube fragilisé », Le Monde, 4 novembre 2025.

Retrouvez la vingt-quatrième partie de cette rubrique, octobre 2025

Retrouvez la vingt-troisième partie de cette rubrique, septembre 2025

Retrouvez la vingt-deuxième partie de cette rubrique, juillet-août 2025

Retrouvez la vingtième-et-unième partie de cette rubrique, mai-juin 2025

Retrouvez la vingtième partie de cette rubrique, avril 2025

Retrouvez la dix-neuvième partie de cette rubrique, février-mars 2025

Retrouvez la dix-huitième partie de cette rubrique, janvier 2025

Retrouvez la dix-septième partie de cette rubrique, novembre-décembre 2024

Retrouvez la seizième partie de cette rubrique, septembre-octobre 2024

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Retrouvez la treizième partie de cette rubrique, avril-mai 2024

Retrouvez la douzième partie de cette rubrique, mars 2024

Retrouvez la onzième partie de cette rubrique, février 2024

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Retrouvez la neuvième partie de cette rubrique, novembre-décembre 2023

Retrouvez la huitième partie de cette rubrique, septembre-octobre 2023

Retrouvez la septième partie de cette rubrique, juillet-août 2023

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Quand certains oublient que la vie est précieuse, il est temps de s’organiser pour désarmer.



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