Parmi les articles, nous avons relevé ceux-ci :

Stéphane Audoin-Rouzeau : La guerre à nouveau ?

Selon l’historien, nous et nos ancêtres, sommes responsables d’une série de dénis. À la fin de la Première guerre mondiale, on proclamait « La guerre est morte et c’est nous qui l’avons tuée. » Les années trente, au souvenir horrifié de 14-18, virent la certitude que la victoire mettrait fin, et pour toujours, au recours à la guerre. Après le Deuxième guerre mondiale, l’Union européenne a renouvelé la certitude de la fin du risque de guerre, certitude confirmée par la dissolution de l’URSS et malgré les conflits meurtriers au Viêt-Nam, en Irak, en ex-Yougoslavie, au Rwanda, en Tchétchénie, en Géorgie et en Syrie… et l’annexion russe de la Crimée en 2014. En France le déni du risque guerrier a semblé confirmé par la suspension du service militaire. L’agression russe en Ukraine a brisé cet optimisme. Le dernier déni est la croyance en la victoire de l’Ukraine et de ses alliés européens.

Jean-François Bayart : Pourquoi la guerre ? Comment la paix ?

La paix pour être sauvegardée, ne doit-elle pas être armée ? Et le maintien de la souveraineté politique ne doit-il pas être également d’ordre militaire, avec toutes les conséquences qu’implique ce choix en matière d’économie politique de la défense nationale ? […]
La France a choisi de demeurer souveraine en la matière, autant que faire se peut, mais en sacrifiant sur l’autel de sa force nucléaire une part de la crédibilité de son armée conventionnelle, faute de moyens suffisants pour équiper les deux, et en se condamnant à devoir être un gros exportateur d’armes pour financer la R & D et la production de son industrie de défense. […]
Il n’est pas de solution militaire à un problème politique.
Sauf erreur de ma part, il n’est pas une guerre, depuis 1945, qui ait réglé une question politique. Sans même parler de celles d’Indochine, d’Algérie, du Vietnam ni des multiples opérations militaires françaises en Afrique subsaharienne depuis les indépendances, et pour nous en tenir à la période immédiatement contemporaine, les interventions en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Yémen se sont soldées par des désastres et ont aggravé la situation pour les puissances qui en ont pris l’initiative. De même, la guerre du Kosovo n’a rien tranché sur le fond et a conforté Vladimir Poutine dans son ressentiment et sa paranoïa à l’encontre de l’Occident. Quant à Israël, plus de soixante-dix ans de fuite en avant militaire ne lui ont pas apporté la paix, mais le 7 octobre. […]
Le respect du droit international est la seule boussole politiquement fiable, à même d’identifier un chemin viable vers la paix. […] Il apparaît que l’adhésion aux dispositions du droit international est la seule vraie Realpolitik dans le long terme.
La complaisance [vis-à-vis d’Israël] nous conduit aujourd’hui à contempler passivement l’accomplissement d’un génocide, ou de quelque chose qui s’en approche furieusement, au dire de la justice internationale, de juristes spécialistes du droit international et de nombre d’intellectuels israéliens. Les Palestiniens en sont naturellement les premières victimes mais le peuple israélien en sera la deuxième, de par le traumatisme que laissera dans sa conscience, sur des générations, le forfait de ses dirigeants et de son armée - une armée de conscrits faut-il le rappeler ? […] Les violations du droit international sont des polluants éternels.
La guerre doit devenir inacceptable, illégitime, invendable aux yeux des peuples il faut la dévaluer pour à terme la disqualifier. Non par un prêchi-prêcha humaniste qui ne convainc que les convaincus. Mais par la précision des mots que nous utilisons quand nous la mettons en récit, dans nos médias ou nos discours politiques. […] Il revient aux universitaires, aux journalistes aux personnalités politiques et religieuses, aux artistes d’évider la langue de la guerre en parlant juste et en la rendant creuse, voire grotesque. […]
Parler d’« opération spéciale » plutôt que de guerre ou d’invasion, gros mots qui fâchent et font peur, n’est pas anodin pour persuader les Russes de sa nécessité, surtout quand on prétend que celle-ci vise à détrôner des nazis. La justifier par l’encerclement de l’OTAN auquel aurait été soumise la Russie, au mépris des faits -l’OTAN avait en réalité rejeté la demande d’adhésion de l’Ukraine - relève de la même stratégie discursive qui n’est pas sans efficacité, non seulement auprès de l’opinion publique russe mais également en Europe occidentale.
Il est confortable d’ironiser sur la langue orwellienne du Kremlin, mais nos propres démocraties n’ont pas parlé autrement lorsqu’elles se livrait à la « pacification » des territoires qu’elles avaient libérés de la « barbarie » et de l’« obscurantisme » pour assumer sa « mission civilisatrice ». […]
Encore en 2001-2012 nous avons déployé nos soldats en Afghanistan pour en « libérer les femmes » quitte à les tuer dans nos bombardements.

Déborah Brosteaux : Le refus de la guerre n’est pas un déni de guerre

Le 19 mai 2025, la RTBF (chaîne de télévision publique belge francophone) organisait un grand débat sur le thème « Sommes-nous déjà en guerre contre la Russie ? ». À cette question posée en ouverture de l’émission, trois des quatre invités – le général belge Frédéric Goetynck, vice-chef de la Défense, Camille Grand, ancien secrétaire adjoint de l’OTAN, et le général français Dominique Trinquand – répondaient par l’affirmative. On voit ici typiquement le geste par lequel la guerre réelle est invoquée de manière performative, à partir de sa possibilité : parce que la guerre est possible, elle est déjà là, et il faut dès lors agir en conséquence. C’est le concept actuellement très prisé de « guerre hybride » qui vient appuyer cette exacerbation du possible. Les cyberattaques et les campagnes de désinformation seraient, par exemple, déjà des actes de guerre. Le cas, également discuté des demandeurs d’asile somaliens, yéménites, irakiens, syriens… franchissant en novembre 2023 la frontière russe vers la Finlande et l’Estonie sans être entravés par Moscou, est lui aussi qualifié d’acte de guerre hybride. Ursula von der Leyen remerciait à cette occasion les garde-frontières finlandais de « protéger nos frontières européennes », et la réponse consista sans surprise à fermer davantage encore les frontières et à en augmenter les moyens de contrôle.

Le quatrième invité, Samuel Longuet (chercheur au GRIP, centre de recherche indépendant sur la paix et la sécurité en Belgique) est le seul à avoir répondu « non » à la question de savoir si nous étions déjà en guerre. Son approche consiste à déceler ce qui active la militarisation du possible guerrier, et ce qui au contraire la freine. Si les propagations de fake news, les pressions commerciales, sont des actes de guerre hybride, faut-il alors considérer que nous sommes en guerre avec les États-Unis ? Face à un tel inflationnisme de la logique guerrière, les autres invités rétropédalent. Par ailleurs, la défense est-elle un secteur adéquat pour répondre aux campagnes de désinformation ? Tous ne peuvent alors que s’accorder sur le fait que la réponse relève non pas de la défense, mais de l’éducation et du social. Soit, les secteurs dont les budgets sont violemment attaqués actuellement, notamment au profit de la défense.

Quant aux migrants « lâchés par Moscou aux frontières européennes » si une telle situation amène à se sentir « en guerre », cela en dit au moins autant sur l’état d’indignité de notre continent que sur la capacité russe à appuyer sur de tels « points sensibles ». C’est à nous qu’il revient de refuser cette traduction de l’exil en menace guerrière, et de défaire l’arsenal affectif du « corps Europe assailli » devant renforcer ses « défenses immunitaires ». Démilitariser la tension consiste à se faire terre d’accueil, en remplaçant la militarisation des frontières par des politiques d’accueil dignes et solidaires. […]
Prévenir le risque de guerre ne passe pas par la militarisation de la tension partout où cela est possible, mais au contraire par la démilitarisation des possibles partout où on le peut.

Benoît Pelopidas : La guerre et les armes nucléaires

La Russie mène une guerre contre l’Ukraine ; Israël poursuit des opérations dans la bande de Gaza ; L’Inde et le Pakistan se sont affrontés par missiles interposés. […] Ces quatre États sont tous détenteurs d’arsenaux nucléaires. Ces réalités contemporaines semblent aller à l’encontre d’une idée fréquemment acceptée selon laquelle les armes nucléaires empêcheraient la guerre.

Le politiste énumère les affrontements de pays non dotés d’armes nucléaires contre ceux qui en sont dotés : le blocus de Berlin, la Chine pendant la guerre de Corée, l’attaque de l’Égypte et de la Syrie contre Israël, le Vietnam contre la Chine, l’Argentine dans la guerre des Malouines contre le Royaume-Uni, etc. Par ailleurs, la crise de Cuba en 1962 a été causée par les armes nucléaires. La chance a permis à plusieurs reprises d’éviter une guerre nucléaire. Des dirigeants de pays dotés d’armes nucléaires se sont enhardis jusqu’à prendre des risques inconsidérés, comme dans l’invasion russe de l’Ukraine et les menaces adressées à l’Occident.

Benoît Pelopidas rappelle qu’il n’y pas de parapluie nucléaire, qu’en cas de bombardement aucune protection n’est possible. Il faut éviter de prendre les effets souhaités pour des effets réels.

Anna Colin Lebedev : Trois idées reçues sur l’Ukraine en guerre

La politiste s’attache à contester des idées reçues : Les Ukrainiens sont fatigués de la guerre, l’Ukraine n’arrive plus à recruter des combattants et les Ukrainiens souhaitent négocier avec la Russie.

Ksenia Ermoshina et Francesca Musiani : Internet, technologie de puissance dans un monde déchiré par la (cyber-)guerre

Les deux socio-économistes comparent les réseaux Internet russes et ukrainiens.
Cela peut paraître surprenant, mais des échanges d’expérience continuent entre les experts en sécurité numérique ukrainiens et russes, car les deux communautés partagent le même objectif : sauver des vies, mettre fin à la guerre et contrer le régime autoritaire russe qui est à son origine. […]
Le rapport des personnes à leurs outils numériques est plus que jamais non seulement une question de liberté, mais une question qui relève de la préservation des vies humaines.

Guy Dechesne