Bien sûr, Biribi c’est l’enfer. Le livre de Georges Darien l’avait déjà bien montré dans son roman poignant et documenté. Pourtant, Biribi n’est pas seulement un lieu précis mais il désigne une constellation de prisons, de bataillons disciplinaires et autres bagnes depuis 1818 jusqu’au seuil des années 1970 [1]. Dans ces lieux militaires sont expédiés les « indisciplinés », les « fortes têtes » ou les « mauvais sujets ».
Albert Aernoult, fils d’un ouvrier terrassier de Romainville, exerçait le métier de couvreur. Militant syndicaliste, il prit une part active à la grève des terrassiers du métro fin 1905. Pour échapper aux poursuites, il s’embauche aux mines de Courrières et il est condamné par défaut à 2 ans de prison. Il passe alors dix mois à la prison de la Petite Roquette à Paris. À sa sortie anticipée en 1907, devançant l’appel du service militaire, il signe un engagement de 3 ans dans l’armée. Le 1er juillet 1909, l’armée l’envoie au camp de discipline de Djenan-el-Dar (Algérie) pour y purger une peine de quelques jours de prison. Le 2 juillet, dès cinq heures du matin, Albert Aernoult est soumis à des travaux de peloton et s’écroule au bout de 4 heures de fatigue et d’épuisement. Battu à coups de gourdin, il est ensuite soumis à la crapaudine « une torture qui consiste à étendre le soldat supplicié à terre sur le ventre, à lui replier les jambes sur les reins où elles viennent rejoindre les mains ramenées de façon à être attachées ensemble, chevilles et poignets sont ainsi liés par une cordelette mouillée ». Cette position ressemble à celle d’un crapaud. Sous la pression des cordes, les membres ligaturées bleuissent. La douleur est terrible. Albert Aernoult meurt le lendemain 2 juillet dans la soirée et l’armée donne la précision suivante aux parents du jeune soldat : « Aernoult est mort d’une congestion cérébrale, à moins qu’il se soit suicidé en se frappant le front contre le sol. »
Le disciplinaire Émile Rousset, compagnon d’infortune d’Albert Aernoult, alerta l’opinion. La lettre qu’il fit parvenir au journal Le Matin en juillet 1909 où il relatait les faits dont il avait été témoin déclencha l’affaire Aernoult-Rousset quand L’Humanité du 9 février 1910 révéla que le soldat Rousset venait d’être condamné par le Conseil de guerre d’Oran à cinq ans de prison, et incarcéré au pénitencier de Douera. La libération d’Émile Rousset devint alors la grande affaire du moment dans le monde syndicaliste et ouvrier. Le soldat fut défendu par un Comité de défense sociale (CDS) et sous la pression de la campagne, les autorités militaires cédèrent du terrain et Émile Rousset fut ainsi gracié par le président de la République le 11 avril 1911. Hélas, l’affaire rebondit quelques temps plus tard quand Émile Rousset, alors incorporé dans un bataillon à Médéa, fut accusé injustement d’un meurtre d’un autre soldat, Augustin Brancoli, en août 1911. Après une enquête bâclée par l’armée, en décembre 1911, le soldat Rousset est condamné à 20 ans de travaux forcés pour meurtre. Dans une France encore marquée par le souvenir brûlant de l’affaire Dreyfus, un nouveau scandale éclate. « C’est l’affaire Dreyfus qui recommence » s’écrie La bataille syndicale.
Avec force et précision ainsi que des recherches pointues dans les archives, l’auteur exhume cette histoire oubliée d’une tragique injustice qui, en ces années 1909-1912, fut même intitulée « l’affaire Dreyfus des ouvriers ».
Cet ouvrage est une enquête saisissante, une page noire de notre histoire. Un livre essentiel pour comprendre le prix du courage et la violence de l’État dans une IIIe République qui se voulait exemplaire. Cette affaire oubliée résonne avec une force bouleversante.
Maurice Balmet
[1] En fait, jusqu’au début des années 1970, il existait le fort d’Aiton, situé en Savoie, ainsi qu’un bagne fixé à Djibouti, camp de la CILA (Compagnie d’infanterie légère d’Afrique) : Les Bagnes de l’armée française : (Fort Aiton, CILA, etc.), André Ruff, Gérard Simonnet et Michel Tachon, Maspéro (Dossier Partisan), 1971.





