Les transferts de composants à usage militaire des grandes entreprises françaises (STMicroelectronics, Lynred, Safran, Thales…) n’ont pas cessé après l’invasion de 2022, elles se poursuivent à un niveau important, malgré une diminution logique en 2022 et 2023. C’est ce que confirment les nouvelles données du groupe d’experts Yermak-McFaul et de KSE (Kyiv school of economics) étudiant la mise en place des sanctions auprès du gouvernement ukrainien.

Des filières de production mondialisées situées en dehors du radar des données officielles

Les entreprises françaises ont exporté pour 82 millions de dollars de composants critiques à la Russie en 2023, dont 66 M$ directement depuis le territoire français.

Les données prennent aussi en compte spécifiquement les ventes de composants par des multinationales dont le siège social est basé en France mais dont les sites de production sont internationaux : 37 millions $ ainsi que celles des entreprises étrangères qui produisent en France à destination de Moscou : 284 millions $.

Les montants ont été impactés par les coûts induits par la stratégie de contournement, précisent les experts.

Bien qu’il soit en baisse de 38 % par rapport à 2022, ce dernier chiffre, en particulier, reste mirifique et questionne le rôle du ministère de l’Économie, en charge du contrôle, qui ferme les yeux sur ces filières de production « mondialisées » destinées à l’économie russe, voire directement l’armée. Certes, la globalisation de la production conduit facilement à dissimuler l’utilisation finale des pièces et composants mais il est regrettable que la transparence vienne… du travail d’experts ukrainiens ! Le gouvernement français fait tout pour que le rapport sur les biens à double usage ne nous permette pas de retracer les transferts. Cela évite de mieux comprendre comment les filières s’architecturent !

L’entreprise Nicomatic profite de la guerre pour tripler ses exportations

Thales, Safran, Nicomatic, Michelin et STMicroelectronics ont poursuivi leurs exportations vers la Russie en 2023.

  • 20,3 millions $ pour Thales ;
  • 8,4 millions $ pour Safran ;
  • 4,8 millions $ pour Nicomatic en 2023 une entreprise de Haute-Savoie, qui profite de la guerre pour tripler ses exportations par rapport à 2021 ;
  • 3,8 millions $ pour Michelin ;
  • 200.000 $ pour STMicroelectronics.

Des transferts aux montants d’autant plus substantiels qu’ils concernent des pièces et des composants « critiques », au montant unitaire faible, et qui se disséminent dans un large éventail de matériels militaires.

On retrouve des connecteurs conçus par l’entreprise Nicomatic dans les drones de reconnaissance russes Korsar, des refroidisseurs Stirling Thales dans l’hélicoptère d’attaque russe Ka-52, des pneus Michelin dans les véhicules de transport blindés KamAZ-63968, des centrales inertielles Sigma 95N fabriquées par Safran à Montluçon dans les hélicoptères Ka-53.

La société Nicomatic, membre du Cluster Eden, regroupement d’industriels de la région Rhône Alpes, est en grande partie passée par sa coentreprise chinoise Nicomatic Tianjin Electronics pour contourner les sanctions.

La poursuite des exportations de biens à double usage à la Russie questionne notre attitude par rapport au conflit ukrainien puisque nous continuons à armer les deux camps, contribuant à perpétuer un état de guerre indéfini. Ce n’est pas nouveau : guerre Iran-Irak, guerre en Libye, Inde contre le Pakistan… En maintenant les échanges économiques avec la Russie, les entreprises françaises préservent une partie de leur profit et gardent toutes leurs cartes en main en cas de revirement de la situation géopolitique. Une telle politique ne peut mener qu’à l’impasse et conduit nécessairement au renforcement des logiques de guerre et autoritaires que l’on constate partout dans le monde. Voilà l’envers de « l’économie de guerre » vantée par le président de la République… Celui dont on parle peu mais qui questionne le système dans son ensemble.

Va-t-on pouvoir enfin en débattre sérieusement ?

Nous appelons la nouvelle Commission parlementaire d’évaluation des exportations d’armes, en cours d’installation, à mener l’enquête sur ces contournements et à en tirer des recommandations directement applicables. Nous demandons à être auditionnés pour lui fournir les éléments de preuve que nous avons recueillis.