Résistances

Les réfractaires depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie (13ème partie • avril-mai 2024)

Mis à jour le 14 mai 2024

Actions contre la guerre Antimilitarisme Guerres

Mise en ligne : Vendredi 12 avril 2024
Dernière modification : Jeudi 16 mai 2024

Depuis octobre 2022, Guy Dechesne recense longuement les actes de désertion, d’insoumission, de désobéissance et d’exil posés pour refuser de combattre, les actions de désobéissance civiles pour entraver la guerre et les appuis que les réfractaires reçoivent tant dans les pays concernés qu’à l’étranger dans le prolongement d’un dossier paru dans le numéro 164-165 de « Damoclès ». Cette rubrique est rédigée à partir d’un suivi méticuleux des médias. 13ème épisode, avril-mai 2024.

Retrouvez les épisodes précédents dans la rubrique Résistances

Les « gueules cassées »

Paris-Match consacre un reportage aux « gueules cassées » ukrainiennes [1]. 40 000 soldats ont été amputés. Ils sont nettement plus nombreux que parmi les soldats américains de la Deuxième Guerre mondiale.

Un combattant a été atteint aux deux jambes et à un bras en sautant sur une mine. Il a tenu à retourner sur le front : « Moi, je veux me venger. » Il craint que ses prothèses attirent les mines magnétiques.

Un autre, amputé des jambes : « J’ai encore mes mains. Je peux être utile. »

Le pire, c’est un militaire, qui a fait deux séjours en hôpital psychiatrique. Il confesse : « J’aime le sang, la guerre a révélé le tueur que suis devenu. » Sa femme a divorcé. « Je la comprends. À la guerre, tout est simple. Tu tues, tu es tué. Je ne peux pas retourner à la vie civile. » Il a coupé un Russe en deux. « J’ai adoré voir ses organes dégouliner. Tout est filmé, on a des bonus si on tue plus. » « Il y a ceux qui sont contents de tuer, qui fouillent les corps et pissent dessus. Moi je suis comme ça. Je suis un soldat tordu, et c’est avec des mecs comme moi qu’on gagne des guerres. » Il prévient que si l’Ukraine perd la guerre, lui et tous ces types devenus loups noieront l’Europe dans le sang.

Contre la mobilisation forcée

Le 25 mars 2024, plusieurs dizaines d’Ukrainiennes ont bloqué une autoroute contre la mobilisation forcée et les passages à tabac.

« Tout le monde comprend qu’il y a une guerre, qu’il faut une mobilisation, que nous luttons pour l’indépendance et pour une vie meilleure pour nos enfants. Mais de telles méthodes de mobilisation, où les gens sont simplement battus et enlevés dans les rues avec des cagoules, sont inacceptables, car elles constituent une violation de tous les droits humains et de toutes les libertés », ont déclaré les organisatrices [2].

En prévision d’une nouvelle loi qui rendra plus difficile d’échapper à la mobilisation, entrant en vigueur dans le courant du mois de mai en Ukraine, 338 Ukrainiens ont été arrêtés puis relâchés à la frontière slovaque au cours des quatre premiers mois de l’année 2024, contre 166 durant la même période de 2023, selon les gardes-frontières slovaques.

« Pendant la première semaine de mai, nous avons interpellé 45 hommes », a précisé la porte-parole de la police slovaque des frontières. L’an dernier, au même moment, « ils étaient quatre ».

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, un total de 1 484 Ukrainiens ont été arrêtés à la frontière [3].

La religion et la politique en Russie, Géorgie et Ukraine

La Russie a fortement restreint le droit à la liberté de religion et de croyance en Crimée, notamment en introduisant une législation selon laquelle prier, prêcher ou diffuser du matériel religieux en dehors de lieux spécifiquement désignés ou sans autorisation officielle est une infraction punissable. En 2023, des dizaines de procédures administratives ont été engagées contre des activités missionnaires « illégales », et dans plus de cinquante cas, les personnes visées ont payé de lourdes amendes pour ces « violations », selon des informations relayées par Forum 18, un organisme de surveillance de la liberté de religion. La population musulmane de Crimée, composée en majorité de Tatars, a fait l’objet de représailles sévères. Des organes russes de l’application des lois ont, à plusieurs reprises, interrompu les prières du vendredi dans des mosquées de Crimée, en contrôlant les passeports de toutes les personnes présentes. Visant principalement les Tatars de Crimée, les autorités russes ont également procédé à des perquisitions à domicile à la recherche de littérature religieuse. Plus de cent musulmans ont été poursuivis sur la base d’accusations infondées de terrorisme, et condamnés à des peines allant jusqu’à 24 ans d’emprisonnement, qu’ils purgent actuellement en Russie. En avril 2017, la Cour suprême russe a qualifié les témoins de Jéhovah d’« extrémistes » et a interdit cette religion en Russie et en Crimée occupée par la Russie. Au moins douze témoins de Jéhovah de Crimée ont été condamnés à six ans de prison ou plus pour avoir exercé pacifiquement leur droit à la liberté de religion ou de conviction. L’Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev (devenue Église orthodoxe d’Ukraine après 2018) a refusé de se réenregistrer en tant qu’organisation religieuse au titre du droit russe. Plusieurs membres de son clergé ont refusé de prendre le passeport russe et ont été contraints de quitter la Crimée. Dès la première année de l’occupation, l’Église orthodoxe d’Ukraine a perdu 38 de ses 46 paroisses, et il n’en reste aujourd’hui plus aucune. En mai 2023, les autorités de facto l’ont illégalement expulsée de sa cathédrale située dans la capitale régionale de Simferopol [4].

« Les Églises orthodoxes, russe comme géorgienne, ont été formées en 1943 par Staline qui les a infiltrées avec les agents de la police politique. », précise le théologien géorgien Beka Mindiashvili.

En Géorgie, les plus fervents admirateurs du « Petit Père des peuples » et les plus prorusses sont les membres de l’Église orthodoxe. Elie II, le patriarche de l’Église de Géorgie, a ainsi déclaré : « Staline était une personnalité hors du commun. Il y a peu de gens comme lui. Il connaissait et comprenait la signification globale de la Russie. » En janvier, une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux montrait une icône représentant Staline avec sainte Matrone de Moscou dans la cathédrale de la Sainte-Trinité à Tbilissi. Cadeau de la cheffe du parti prorusse Alliance des Patriotes de Géorgie, Irma Inashvili, l’icône a été aspergée de peinture bleue par une activiste, choquée que le dictateur soit sanctifié dans une église. Le pouvoir a pointé du doigt les libéraux et appelé à renforcer les lois sur la profanation des objets et bâtiments religieux [5].

La population géorgienne est très religieuse et son Église est le partenaire le plus stable de la Russie de Poutine. Le patriarcat, se félicitant de la « protection des valeurs traditionnelles », homophobes, anti-LGBT, anti-occidentales, s’est prononcé en faveur de la législation, inspirée d’une loi répressive russe, contre les entités « défendant les intérêts d’une puissance étrangère ». Cette loi, qui selon le gouvernement vise ceux qui poussent à la guerre au côté de l’Occident, est fortement critiquée par de nombreuses manifestations pro-européennes regroupant jusqu’à 200 000 personnes [6]. Des nervis cagoulés et protégés par la police y ont violemment frappé les manifestants, hommes et femmes.

« Il s’agit de choisir entre deux modes de vie, entre d’un côté les valeurs européennes, respectueuses de la dignité humaine, et de l’autre la vision russe du monde, basée sur l’expansionnisme, la guerre, la mort, la destruction. Personnellement, je suis pour l’Union européenne car ses aspirations me semblent plus proches des valeurs chrétiennes. », revendique le père Zaza, un prêtre de Tbilissi. « Notre Église n’est jamais sortie de la sphère d’influence du Kremlin. » ; « Cette loi est toxique, elle vise à fabriquer des "ennemis du peuple" comme pendant les purges de 1937. Si elle est adoptée, les médias indépendants vont disparaître, la moindre critique sera punie et les forces vives et éclairées de la société devront quitter le pays pour se forger un avenir ailleurs. » ; « Normalement, le rôle de l’Église est de dénoncer les guerres et les dictatures. Ce qui se passe en Ukraine est horrible, des frères s’entretuent, comment le patriarcat de Moscou peut-il cautionner cela ? » ; « La Géorgie a subi l’occupation russe pendant deux siècles et demi, une époque de malheurs [7]. »

Pour protester contre cette répression des prétendues influences étrangères, l’ambassadeur géorgien en France, Gotcha Javakhishvili, a démissionné. Des journalistes et des représentants de la société civile ont été menacés et des responsables de l’opposition ont été gravement tabassés et leurs biens endommagés. Des affiches sur leurs bureaux ou leurs domiciles les ont dénoncés comme traîtres, ennemis de la nation ou copains des pédérastes.

Avant que la police ait terminé la perquisition chez un blogueur, plusieurs centaines de jeunes se sont réunis dans la cour de son immeuble pour conspuer les forces de l’ordre.

« Il est navrant de voir que le pouvoir tente de nous faire passer pour des gens cachant des armes et préparant une prise de pouvoir violente. Nous, on sait que c’est justement notre non-violence qui fait notre force en ne donnant pas de prétexte à la police de nous frapper », confie un des activistes de ce mouvement décentralisé [8].

Une cinquantaine d’organisations ont communiqué qu’elles « continueront à défendre l’avenir européen de la Géorgie contre les méthodes et la violence de la Russie » [9].

À l’occasion de la fête orthodoxe de Pâques, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, en chemise ukrainienne traditionnelle, a publié un message vidéo [10] de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev. « L’ancien voisin, qui nous harcelait constamment, est à jamais éloigné pour nous. Il a violé tous les commandements, a réclamé notre maison, est venu nous tuer. Le monde le voit. Dieu le sait. Et nous le croyons : Dieu a sur son épaule un chevron avec le drapeau ukrainien. Ainsi, avec un tel allié, la vie vaincra définitivement la mort. »

Au sein de la cathédrale, une exposition présente des icônes religieuses peintes sur des caisses de munitions [11].

Ancien combattant

Helga Pirogova, ancienne députée du conseil municipal de Novossibirsk, a publié sur le réseau social X une lettre du ministère de l’Éducation de la région de Novossibirsk en réponse à sa plainte selon laquelle Nikita Semyanov, ancien prisonnier et participant à la guerre en Ukraine, fréquente des écoles de la région de Novossibirsk. Il a été reconnu coupable de meurtre. Il est également accusé d’avoir eu des relations sexuelles avec des mineures de 12 à 15 ans.

Le ministère a répondu : « Le chef de l’établissement a le droit de prendre de manière indépendante une décision sur la coopération avec d’autres organisations. », en notant qu’il n’y a eu aucune plainte de parents d’écoliers concernant des « réunions patriotiques » avec la participation de Semyanov [12].

Evgueni Stupin

La Douma municipale de Moscou a adopté le 8 mai une résolution sur la cessation anticipée des pouvoirs du député Evgueni Stupin, « absent de toutes les réunions du parlement de la capitale sans motif valable pendant plus de six mois consécutifs » [13]. Sa participation à distance a été empêchée [14]. Quelques députés ont voté contre la décision [15]. Le Parti communiste de la Fédération de Russie, dont il était auparavant membre, a ignoré le vote.

Le jour de l’invasion, Stupin a signé la lettre « Socialistes et communistes contre la guerre ». Un an plus tard, en mars 2023, il a été expulsé du Parti communiste de la Fédération de Russie, notamment en raison de sa position anti-guerre et de la description positive qu’il avait donnée au tribunal de l’homme politique Ilia Iachine [16]. Le ministère russe de la Justice a déclaré Stupin « agent étranger » en juin 2023. L’homme politique a déclaré, en septembre 2023, qu’il avait quitté la Russie pour l’Arménie parce qu’il avait reçu un certain nombre de menaces de procédure pénale [17].

Cuba

Le président de Cuba, Miguel Diaz-Canel, a assuré, en 2023, « le soutien inconditionnel de Cuba à la Fédération de Russie dans sa confrontation avec l’Occident. » Il a nié toute implication dans la guerre en Ukraine et condamné le mercenariat. Pourtant des Cubains recrutés pour des chantiers ont bien dû signer, sans les comprendre, des contrats pour combattre en Ukraine. Un d’eux a témoigné, le visage masqué, en vidéo. « Je fais la guerre ici depuis un moment. Les Russes nous escroquent. Ils ne nous paient pas. Beaucoup de mes amis sont morts au combat [18]. »

Hommage à Alexeï Navalny

Une artère du XVIème arrondissement de Paris portera le nom d’Alexeï Navalny et une œuvre d’art lui sera consacrée à proximité de l’ambassade russe.

Depuis 2013, la journaliste russe assassinée Anna Politkovskaïa est honorée par une avenue du XIIème arrondissement [19].

Le devoir des éducateurs

L’Université privée de la ville de Novossibirsk, dont les dirigeants adoptent ouvertement une position anti-guerre et refusent d’organiser des événements de propagande dans ses murs, cessera ses activités en juillet 2024. Le fondateur de l’établissement d’enseignement, Sergeï Chernyshov, l’a déclaré dans un message vidéo. Il a refusé les « discussions sur des choses importantes », c’est-à-dire de l’embrigadement militaro-patriotique, et a été déclaré « agent étranger ». Il estime que les enseignants actuels portent « une énorme responsabilité dans la normalisation de la guerre dans [le] pays : pour les "discussions sur des choses importantes", les lettres au front, l’envoi d’assignations à comparaître, la propagande et la reconnaissance d’anciens meurtriers et violeurs en héros. »

« C’est le devoir de toute personne qui se considère comme un éducateur : dire que la guerre est terrible et que les gens qui la soutiennent méritent exclusivement notre mépris [20]. »

Il prône le respect de la loi fédérale russe sur l’éducation qui stipule que la propagande et toute implication de mineurs dans des activités politiques sont interdites.

« Je suis, entre autres, membre du conseil public du ministère de l’Éducation de la région de Novossibirsk. À mon initiative, il y a eu une réunion extraordinaire le 10 mars [2022], où une résolution totalement antimilitariste a été adoptée, malgré le fait que la majorité des membres [du conseil] sont des patriotes plutôt chauvins. Dans ce document, le conseil public s’est basé sur mon projet de décision, qui déclare l’inadmissibilité de la propagande politique et nationaliste dans les écoles, la nécessité de surveiller en permanence l’anxiété et de se concentrer principalement sur le soutien psychologique et pédagogique des écoliers. […]
Je dis ce que tout le monde devrait dire : tuer est mauvais. Qui veut contester cela ? […] Il me semble que nous devrions tellement aimer notre patrie qu’il serait agréable d’y vivre, et non de menacer le monde entier avec des armes nucléaires [21]. »

La dictature de la loi

Des chercheurs associés au Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen de l’EHESS sont interviewés par Justine Brabant ou François Bougon pour Mediapart dans une série « Poutine, jusqu’à quand ? ».

Tatiana Kousteva-Jean, directrice du Centre Russie-Europe de l’IFRI, parle des élites russes. Les oligarques perdent de leur pouvoir. Le dernier de ces puissants à concentrer la fortune, les médias et l’influence politique était Evguéni Prigojine. Depuis l’invasion de l’Ukraine, 180 entreprises ont été nationalisées et sept oligarques ont abandonné la nationalité russe [22]. L’influence est maintenant davantage aux mains des siloviki, les militaires, les policiers, le FSB et les garde-frontières, qui forment aujourd’hui la colonne vertébrale du système politique russe et représentaient, en 2019, 6 % de la population active du pays [23].

Clémentine Fauconnier, maîtresse de conférence à l’université de Haute Alsace, décrit « Russie unie », la machine électorale de soutien à Poutine et de domestication du personnel politique. Son idéologie conservatrice et antioccidentale repose sur les notions de famille, de foi et du « Monde russe ». Malgré sa position de parti hégémonique, Poutine n’était pas son candidat lors de sa réélection et seul un quart des ministres en sont membres [24].

Anne Le Huérou, maîtresse de conférence à l’université Paris Nanterre, trace un large paysage des différents types d’opposition intérieure et en exil [25].

Françoise Daucé parle du contrôle des médias par le pouvoir poutinien. Il est exercé par l’agence Roskomnadzor qui censure l’Internet russe et par l’agrégateur de nouvelles Yandex News dont les sources sont limitées à quatorze médias proches du pouvoir [26].

Le chercheur Gilles Favarel-Garrigues, directeur de recherche au CNRS, est interviewé à propos de la répression des dissidents russes. Elle frappe de plus en plus de catégories de citoyens et toujours plus sévèrement, selon la « dictature de la loi », qui consiste à orienter les procédures et les décisions judiciaires en faveur du pouvoir.

Le chercheur souligne qu’une nouvelle limite a été franchie en ne cachant plus les tortures pratiquées dans les commissariats, mais, au contraire, en exhibant à la télévision les traces de tortures infligées aux suspects de l’attentat terroriste du 22 mars 2024, revendiqué par l’état islamique [27].

À faire dresser les cheveux sur la tête

Un habitant de Moscou s’est plaint à la police d’avoir été battu et volé. Parce que ses cheveux étaient teints en bleu, vert et jaune, la police a dressé un procès-verbal contre lui, estimant que sa coiffure symbolise l’Ukraine et discrédite l’armée russe et lui a remis une convocation au centre d’enrôlement militaire [28].

Un déserteur

Des journalistes du service russe de la BBC se sont entretenus avec un ancien prisonnier, pour trafic de drogue, qui, à l’automne 2023, est parti à la guerre et a passé un mois sur la ligne de front, participant à des assauts. Il dit que les prisonniers qui sont allés au combat avec lui n’y étaient pratiquement pas préparés, mais ont été envoyés dans les missions les plus difficiles, dont la plupart ne sont pas revenus. Il avait signé un contrat d’un an. Il a réussi à s’échapper du front lorsqu’il a été hospitalisé pour une pneumonie. Après plusieurs semaines il est parti en vacances à Moscou. Il décide de déserter et peut, grâce à l’organisation « Traverser la forêt », rejoindre la France où il demande l’asile [29].

Dénonciation calomnieuse

Des médecins russes ont lancé une pétition exigeant la libération immédiate de la pédiatre moscovite Nadejda Buyanova, 67 ans, accusée d’avoir diffusé de « fausses nouvelles » sur l’armée après une plainte déposée par une veuve de militaire.

« Le cas de Bouyanova envoie un message puissant aux jeunes : ne vous lancez pas dans la médecine, n’aidez pas les gens, ils peuvent vous calomnier à tout moment et vous irez en prison. Vous n’êtes pas protégés, les autorités ne vous défendront pas et se feront un plaisir de vous livrer au massacre sous les accusations les plus insensées », indique la lettre.

Les auteurs de l’appel ont également enregistré une vidéo de soutien [30].

Liberté de la presse

L’organisation internationale Reporters sans frontières a publié son classement annuel de la liberté de la presse. La Norvège arrive en tête du classement pour la huitième année consécutive.

Comme le souligne Reporters sans frontières, les autorités russes « poursuivent leur croisade contre le journalisme indépendant » : le nombre de médias déclarés « organisations indésirables » et « agents étrangers » est en augmentation. Plus de 1 500 journalistes ont quitté le pays depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, et ceux qui restent font l’objet de persécutions injustifiées.

Le score global de la Russie a diminué. Pourtant, le pays a pris la 162ème place sur 180, gagnant deux places. Cette avancée n’est causée que par une détérioration encore plus importante de la situation dans des pays voisins de la Fédération de Russie. Le rapport, souligne que « l’influence politique néfaste » du Kremlin dans les pays proches de la Russie s’accroît, et les hommes politiques de ces pays tentent également de réduire l’espace laissé au journalisme indépendant. L’influence du Kremlin s’étend jusqu’en Serbie, où les médias progouvernementaux soutiennent la propagande russe et où les autorités menacent les journalistes qui ont quitté la Fédération de Russie. La Biélorussie (167ème place) et le Turkménistan (175ème) « rivalisent » avec la Russie pour les dernières places du classement.

L’Ukraine, quoique soumise à la loi martiale et aux restrictions associées sur la diffusion de l’information, a gagné 18 places pour atteindre la 61ème place. L’ingérence politique dans les activités des journalistes a diminué, en partie parce que les médias eux-mêmes critiquent ces pressions [31].

Ventes de matériel militaire à la Russie

Une enquête de Nicolas Burnens (RTL), reposant sur un document confidentiel d’experts proches du gouvernement ukrainien, confirme que les grandes entreprises françaises d’armement et d’électronique Thales, Safran, Nicomatic et STMicroelectronics ont continué à contourner massivement les sanctions sur la Russie en 2023 [32].

Syndicalisme

Invité d’honneur lors du 12ème congrès de la Fédération des syndicats indépendants (sic !), le 4 avril 2024, Vladimir Poutine a salué la « contribution active » du syndicat à l’« opération militaire spéciale » et sa « participation à la restauration des territoires historiques du Donbass et de Novorossiya » [33].

« Contre l’impérialisme russe, pour la défense de leurs droits, la lutte des travailleurs.euses ukrainiens.nes se mène sur deux fronts [34]. » La lutte des cheminots et celle des personnels soignants ont été payantes.

L’Ukraine suspend des droits

11 300 procédures ont été intentées contre ceux qui ont cherché à échapper à la conscription. Des dizaines de milliers d’Ukrainiens ont quitté le pays après l’invasion russe. Les activités consulaires sont suspendues pour les hommes à l’étranger, en âge d’être mobilisés (25 à 60 ans). En Pologne, ces derniers sont 152 600, soit 16 % des réfugiés. L’un d’eux vit en Pologne depuis l’âge de seize ans, en 2009. « Moi, je n’ai nulle part pour rentrer en Ukraine. […] J’ai été plus utile au début de la guerre, grâce aux convois humanitaires que j’ai organisés avec d’autres bénévoles depuis la Pologne, que si j’étais allé à la guerre. » Un réfugié en France est choqué. « Ils veulent forcer les gens sans expérience militaire ni motivation à faire la guerre, mais ça va seulement encourager la corruption et inciter les gens à trouver des contournements. […] Les gens qui ont des filles trouvent ça très bien, mais ceux qui ont des garçons sont contre [35]. »

L’Ukraine n’envisage pas de rapatrier de force les hommes en âge de servir dans l’armée qui se trouvent dans l’Union européenne (UE), a déclaré Olga Stefanishyna, la vice-première ministre chargée de l’intégration européenne et euroatlantique [36].

Les autorités ukrainiennes ont officiellement informé le Conseil de l’Europe que, en raison de la guerre, elles suspendent partiellement leurs obligations vis-à-vis de la Charte européenne des droits de l’Homme. La loi martiale réduit notamment les garanties constitutionnelles suivantes :

  • l’inviolabilité du domicile ;
  • le secret du courrier, des conversations téléphoniques et autres correspondances ;
  • la non-ingérence dans la vie personnelle et familiale ;
  • la liberté de circulation et le libre choix du lieu de résidence ;
  • le droit à la liberté de pensée et d’expression ;
  • la libre expression des opinions et des convictions ;
  • le droit de collecter, stocker, utiliser et diffuser librement des informations ;
  • le droit d’organiser des réunions, des rassemblements, des marches et des manifestations, ainsi que le droit de grève ;
  • le droit de posséder, d’utiliser et de disposer de ses biens [37].

Est-ce que la restriction de leurs droits donnera l’envie aux Ukrainiens de défendre leur pays ?

Stockholm International Peace Research Institute

Le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) publie les chiffres des dépenses militaires mondiales de l’année 2023.

Les dépenses militaires de la Russie ont augmenté de 24 % pour atteindre un montant estimé à 109 milliards de dollars en 2023, soit une augmentation de 57 % depuis 2014, année de l’annexion de la Crimée par la Russie. En 2023, les dépenses militaires de la Russie représentent 16 % des dépenses totales du gouvernement et son fardeau militaire s’élève à 5,9 % du PIB.

L’Ukraine est le 8ème plus grand dépensier en 2023, avec une hausse de 51 % de ses dépenses militaires, s’élevant à 64,8 milliards de dollars. Ces dépenses représentent 58 % des dépenses totales du gouvernement et son fardeau militaire s’élève à 37 % du PIB.

En 2023, les dépenses militaires de l’Ukraine représentent 59 % de celles de la Russie. Cependant, l’Ukraine a également reçu au moins 35 milliards de dollars d’aide militaire au cours de l’année, dont 25,4 milliards de dollars des États-Unis. Ensemble, cette aide et les dépenses militaires de l’Ukraine équivalent à environ 91 % des dépenses militaires russes [38].

Contournement des sanctions

Depuis février 2022 et l’invasion russe en Ukraine, l’Union européenne a prononcé une vague de sanctions qui interdit expressément l’export de « biens et technologies dans les secteurs de l’aviation et de l’espace. » Selon les révélations d’un ancien cadre, la société de Châteauroux (Indre), PGA Astronics, spécialisée dans l’électronique de bord des avions aurait pourtant continué ses exports vers la Russie. Les systèmes électroniques, pour lesquels PGA fait partie des leaders mondiaux, permettent de gérer une multitude d’équipements de cabine : l’actionnement des sièges, l’éclairage et le divertissement à bord. Cette technologie de pointe équipe des avions russes civils mais officiels et utilisés par les principaux caciques du régime comme le premier Ministre Medvedev, le ministre de la Défense Choïgou et Vladimir Poutine lui-même. Une défaillance du système, et la salle de conférences en plein ciel reliant le ministre des Armées à son chef d’état-major cesserait d’être opérationnelle. Deux Iliouchine affectés au FSB, les services secrets héritiers du KGB auraient été équipés.

La société aurait mis en place des circuits de contournement via l’Arménie pour la livraison de ses kits. Des techniciens de l’entreprise guideraient ensuite à distance leurs homologues russes pour l’installation du système. Grâce aux trackers, ces mouchards fixés sur les cargaisons, « en supervisant à distance les travaux, les techniciens de la société d’avionique à Châteauroux s’aperçoivent bien que leurs correspondants, et donc les avions en train d’être équipés, se trouvent à Moscou et non à Erevan, assure l’ancien cadre. Les dirigeants prétendent que les avions sont en Arménie ! Ça fait rire tout le monde. »

L’argent des transactions suivrait aussi des circuits détournés transitant notamment par Dubaï. Avec l’accentuation du régime de sanctions depuis l’invasion de l’Ukraine, et la surveillance renforcée, l’une des banques de la société d’avionique aurait bien tiqué sur certains flux d’argent... mais sans réelle conséquence. « Il faut dire que l’argent coule à flots, contentant tout le monde », à commencer par les actionnaires.

Selon le lanceur d’alerte qui a informé le quotidien Le Parisien-Aujourd’hui en France, PGA Astronics aurait ainsi engrangé 4 à 5 millions d’euros d’argent russe depuis la mise en place des sanctions. Révolté par ces montages frauduleux, il tente depuis la guerre en Ukraine d’alerter les autorités. Ses coups de fil à l’Élysée sont restés vains, assure-t-il. Il s’est retourné vers le sénateur Cédric Perrin, président de la commission de la Défense. Le parlementaire, qui ne dispose pas de moyens d’investigation, a transféré le dossier « aux services spécialisés ». Les choses ne semblaient pas bouger. « Comme si un contournement des sanctions ne représentait rien de nouveau sous le soleil », soupire un familier de ces secteurs sensibles. L’État s’accommoderait-il des agissements de PGA - et probablement d’autres PME ou groupes français [39] ?

Les cadres de la PME seraient pleinement conscients d’avoir contourné les règles. L’un d’eux aurait même monté une équipe à Moscou en 2016. Signe de potentielles conséquences : plusieurs cadres de PGA auraient récemment décidé de quitter l’entreprise.

La commission européenne surveille plusieurs entreprises qui utiliseraient le même type d’astuces [40].

Un cœur, symbole d’extrémisme

Communiqué de Russie-Libertés [41] :

Le 22 mars 2024, le terrible attentat du Crocus City Hall à Krasnogorsk près de Moscou a été organisé par l’État islamique.
Le service fédéral de sécurité russe (FSB) dont est issu Poutine et qui a été financé à outrance par des fonds budgétaires pendant les 25 dernières années, n’a pas été capable d’empêcher cet acte de terrorisme atroce.
Pourtant, le service de renseignement russe se montre très performant pour arrêter tous ceux qui déplaisent à Poutine et les poursuivre pour « terrorisme et extrémisme » pour de simples paroles ou actes anti-guerre.
Selon l’enquête du projet RE:Russia, en 2022, le nombre de personnes reconnues coupables de « terrorisme » en Russie a augmenté de 40 fois par rapport à la moyenne des années qui ont précédé le retour de Poutine au Kremlin en 2012.
L’accusation la plus utilisée est « l’apologie du terrorisme » ou « l’appel au terrorisme », et les raisons de persécutions sont souvent de simples publications sur les réseaux sociaux. Ainsi, cette lutte fictive contre le terrorisme est devenue un instrument de répression en Russie.
Lioubov Lizounova, adolescente de 17 ans de la ville de Tchita, a été arrêtée le 31 octobre 2022 pour son graffiti « À bas le régime ». Elle a été accusée d’« appel au terrorisme » et a été placée en détention provisoire en avril 2024. Lioubov risque de passer son bac et toute sa jeunesse en prison.
Egor Balazeïkine, adolescent de 17 ans, a été condamné à six ans de prison pour « tentative d’acte terroriste » suite à deux jets de cocktails Molotov infructueux dans un bureau d’enrôlement militaire fermé. Selon Egor, par cette action il protestait contre la guerre criminelle de Poutine. Depuis l’enfance, Egor est atteint d’une hépatite auto-immune, néanmoins le tribunal l’a envoyé derrière les barreaux.
Selon le journal Novaïa Gazeta Europe, aujourd’hui, 52 mineurs figurent sur la liste des « terroristes et extrémistes » de Russie dont le plus jeune a 14 ans. Le nombre de « terroristes et extrémistes » mineurs en Russie a été multiplié par 3,5 au cours des dix dernières années. En 2024, 17 enfants ont été mis sur cette liste.
Valéry Zaïtsev, le plus jeune « terroriste » selon le régime poutinien. Le 17 octobre 2023, les forces de sécurité ont emmené l’adolescent directement de l’hôpital où il suivait un traitement de la tuberculose. L’arrestation a été motivée par une vidéo sur laquelle Valéry jette des cocktails Molotov sur le mur d’un bâtiment abandonné, ce qui a été qualifié de « formation aux activités terroristes ».
La metteuse en scène Evguénia Berkovitch et l’autrice Svetlana Petriïtchouk risquent 7 ans de prison pour « l’apologie du terrorisme » pour une pièce. Finist est un vaillant faucon, racontant l’histoire de Russes recrutées sur Internet par des islamistes en Syrie, mise en scène en 2020. Le 4 mai 2023, Evguénia et Svetlana ont été arrêtées et mises en détention provisoire. Le 15 avril 2024, elles ont été ajoutées à la liste des « terroristes et extrémistes ».
669 citoyens russes ont été déclarés « terroristes » et « extrémistes » pendant les trois premiers mois de 2024. Il s’agit d’un record par rapport à des périodes similaires des années précédentes, selon Novaïa Gazeta Europe.
La liste contient les noms des personnes accusées de préparation des actes terroristes, mais également celles qui ont été reconnues coupables de « l’apologie du terrorisme », « l’appel au terrorisme », « discréditation de l’armée russe » et appartenant au « mouvement LGBTQ ».
Le 1er mars 2024, le Ministère de la Justice russe a inscrit l’organisation imaginaire du « mouvement international LGBTQ » au registre des organisations extrémistes. Une semaine plus tard, la première affaire pénale pour « l’extrémisme LGBTQ » a été ouverte.
À Orenbourg, trois personnes ont été placées en détention provisoire pour « l’organisation d’une communauté extrémiste » et « la propagande des relations sexuelles non traditionnelles ». Il s’agit du propriétaire du club gay Pose, son directeur et son administratrice. Le club a été déclaré une branche de l’organisation (inexistante) du « mouvement international LGBTQ » […].
La Fondation anti-corruption, une ONG créée par Alexeï Navalny pour lutter contre la corruption du gouvernement russe, a été désignée comme « organisation extrémiste » en juin 2021 par la justice russe.
Alexeï Navalny a été accusé d’extrémisme et n’a pas été radié de la liste des « terroristes et extrémistes » même après son assassinat.
Les Russes qui ont fait un don à la fondation de Navalny, ont partagé ses publications ou son logo, sont persécutés en Russie.
Une des dernières affaires est celle de la journaliste russe Antonina Favorskaïa qui a couvert le procès de Navalny et qui a été arrêtée pour « extrémisme ». Pendant son procès, l’huissier a interdit à Antonina de montrer un cœur avec ses mains, car il l’a jugé comme un symbole de l’extrémisme.
Nous exigeons la libération immédiate de tous les prisonniers politiques de Russie !
Poutine doit être arrêté maintenant.

Il faut sauver le déserteur Ryan

Communiqué de Russie-Libertés [42] :

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine déclenchée par Poutine, de nombreux citoyens russes refusent de participer à sa guerre criminelle.
Des officiers, des soldats, des civils mobilisés de force deviennent déserteurs et fuient la Russie.
Ils ont choisi de renoncer à leurs carrières militaires et de mettre leurs vies en danger pour ne pas avoir du sang des Ukrainiens sur leurs mains.
Ils ont refusé d’exécuter des ordres criminels de Poutine et risquent maintenant d’être expulsés, torturés, emprisonnés ou envoyés au front de force.
Un groupe de déserteurs russes se trouvant actuellement au Kazakhstan a créé un projet « L’Adieu aux armes » qui accuse l’invasion de l’Ukraine et vise à encourager les militaires russes à refuser d’y participer et à déserter de l’armée.
Nous demandons à la France d’accueillir les hommes russes refusant de combattre en Ukraine et qui s’opposent ouvertement à cette guerre en véritables résistants.
Accueillir des déserteurs c’est aussi réduire les rangs de l’armée russe et l’affaiblir.
Nous devons faire tout pour empêcher Poutine de poursuivre sa guerre criminelle.

Croix-Rouge

Le comité de direction de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge examine le cas de la Croix-Rouge russe. Celle-ci est accusée de participer à la propagande du régime. Son secrétaire national est proche d’organisations nationalistes qui militent en faveur de la guerre en Ukraine et collectent des fonds pour équiper les soldats. Une enquête révèle, photos à l’appui, que des membres de la Croix-Rouge russe participent à des stages de formation militaro-patriotiques pour enfants où ces derniers manipulent des armes et sont formés aux premiers secours [43].

Manifestation contre le nucléaire civil et militaire, Lyon 26 avril 2024, anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl. Photo Guy Dechesne

La Pologne et la Lituanie contre les réfractaires ukrainiens

Les autorités ukrainiennes ont adopté une loi sur la mobilisation visant à durcir les punitions pour les récalcitrants. Elles ont aussi baissé l’âge de mobilisation de 27 à 25 ans. Dans le but de stimuler la conscription, l’Ukraine a restreint les services consulaires pour les hommes à l’étranger éligibles à la mobilisation [44]. Le chef de l’ONG ukrainienne Union de Helsinki, Oleksandr Pavlitchenko, a estimé que cette décision n’allait que nuire à la réputation du pays à l’étranger, en la qualifiant d’« abus de pouvoir » [45].

Des centaines d’Ukrainiens réfugiés en Pologne, en colère, se sont pressées devant le consulat de Varsovie pour récupérer leur passeport ou obtenir un renouvellement [46].

Le ministre polonais de la Défense, Wladyslaw Kosiniak-Kamysh, a déclaré qu’il était prêt à aider l’Ukraine à rapatrier ses conscrits et à identifier les hommes en âge de servir dans l’armée qui ont fui à l’étranger.

« La Pologne propose depuis longtemps son aide à la partie ukrainienne pour identifier les personnes astreintes au service militaire qui devraient se rendre en Ukraine. C’est un devoir civique. », a-t-il déclaré. Le lendemain, le ministre de l’Intérieur a annoncé que la Pologne n’expulsera pas les citoyens ukrainiens dont le passeport est expiré et qu’ils bénéficieront d’une protection temporaire, comme tous les autres réfugiés ukrainiens. Le ministre a assuré que la Pologne ne transférerait les données personnelles des Ukrainiens à personne, y compris aux autorités ukrainiennes. Les autorités allemandes ont fait des déclarations similaires [47].

Le ministre lituanien de la Défense envisage la restriction des prestations sociales et des permis de travail pour les réfractaires ukrainiens [48].

« Intelligence » artificielle

Courrier International consacre plusieurs pages à la guerre par « intelligence » artificielle [49]. Il rapporte une citation du site ukrainien Ekonomytchna Pravda : « La guerre russo-ukrainienne est d’ores et déjà considérée comme la plus technologique de toute l’histoire de l’humanité [50]. » Et une du ministre ukrainien de la Transformation numérique [51] : l’Ukraine « sert aujourd’hui de banc d’essai pour l’utilisation de l’IA ».

Un autre article, plus sévère sur la technologie, est consacré à Israël. Il se réfère à l’enquête menée par Yuval Abraham, un objecteur de conscience pendant la seconde Intifada, et publiée par +972, le seul média israélo-palestinien. L’investigation révèle que l’IA israélienne a désigné 37 000 cibles à Gaza. La vérification humaine de la personne visée est limitée à vingt secondes, soit une validation quasi automatique. Les cibles sont parfois des militants de second plan. 10 % des assassinés sont innocents. Ils résultent du manque de fiabilité du système. Le ciblage des domiciles entraîne parfois 15 ou 20 victimes collatérales [52].

Cette publication fait suite au témoignage, en novembre 2023, d’un ex-officier des renseignements israéliens qui affirmait que l’IA se transforme en « une fabrique d’assassinats de masse. » Elle est corroborée par d’autres lanceurs d’alerte [53].

34 refuzniks condamnés par jour ouvrable

Mediazona écrit « Le nombre de poursuites contre des objecteurs de conscience a considérablement augmenté depuis l’annonce de la mobilisation en septembre 2022, mais le rythme n’a jamais été aussi élevé qu’en 2024. »

En mars 2024, les tribunaux militaires russes ont prononcé 684 condamnations dans des cas d’abandon non autorisé d’une unité, soit 34 par jour ouvrable. C’est un record. Le précédent datait de février. En moins de deux semaines d’avril, près de 300 verdicts ont été rendus.

Au total, depuis le début de 2024, les tribunaux militaires ont été saisis d’environ 2 300 cas et, depuis le début de la mobilisation, de près de 7 400 cas. La plupart d’entre eux se trouvent dans les régions de Moscou (496 cas), de Sverdlovsk (258) et d’Orenbourg (255).

Les peines sont généralement prononcées avec sursis afin de renvoyer le soldat sur le front [54].

Peu de temps après le début de l’invasion de l’Ukraine, les autorités russes ont introduit dans le Code pénal, un article qui prévoit jusqu’à 15 ans de prison pour « diffusion publique d’informations sciemment fausses » sur les actions de l’armée. Au cours des deux dernières années, non seulement des blogueurs, des militants, des journalistes, des hommes politiques, mais aussi des militaires eux-mêmes ont été accusés, au moins neuf fois, dans des affaires relevant de cet article. Le conscrit Dmitri Stronov, né en Ukraine, se considérant comme un Ukrainien de souche a été condamné à 700 000 roubles d’amende pour avoir parlé à ses camarades des massacres de civils ukrainiens [55].

Daria Kozyreva

Après avoir collé une affiche avec des poèmes de l’auteur ukrainien sur le monument à Taras Chevtchenko, Daria Kozyreva, résidente de Saint-Pétersbourg, a été arrêtée le 24 février2024, anniversaire du début de l’opération spéciale en Ukraine. Elle écrit à Novaya Gazeta :

« J’ai souri et plaisanté pendant la fouille, et j’ai continué à sourire lorsqu’ils m’ont amené au centre de détention temporaire. […] J’avais l’impression de ne pas en faire assez ; et même si j’avais des actions anti-guerre à mon actif, ma conscience me disait : si tu restes libre, c’est que tu n’en as pas fait assez.
Parfois, je ne comprenais pas de quel droit je pouvais être libre alors que des Russes courageux et honnêtes étaient enfermés en prison.
Une autre partie de ma vie quotidienne consiste à répondre aux lettres. Les gens me soutiennent, parlent de leur vie, écrivent des mots très gentils. Je suis tellement heureuse de lire chaque lettre ! J’ai vraiment envie de répondre à tout le monde, et un jour je le ferai. J’ai honte, mais je n’ai pas le temps de répondre, je n’ai tout simplement pas le temps... […]
Denis, mon bien-aimé, m’attend et me manque beaucoup. Je rêve de le rendre heureux en étant à nouveau à ses côtés. Mais je sais que cela arrivera un jour de toute façon, et en retenant mon souffle, j’attends le moment où nous serons à nouveau ensemble. Le bonheur est définitivement devant [56] ! »

Avocats russes

En octobre 2023, Vadim Kobzev, Alexeï Lipster et Igor Sergounine, trois des avocats d’Alexeï Navalny, ont été mis en détention provisoire. Olga Mikhaïlova qui a défendu Navalny pendant seize ans était à l’étranger ce jour-là. Elle y est restée comme de nombreux confrères émigrés. « La nouvelle réalité c’est que les avocats peuvent être assimilés aux activités de leurs clients », commente-t-elle.

Un autre avocat explique « Pour les affaires qui impliquent soi-disant la sécurité de l’État, il n’y a plus aucune considération pour la loi. Le rôle de l’avocat est alors décoratif. Les preuves n’ont plus d’importance, la doctrine est devenue "la vérité est dans la force". Les potentiels aveux sont devenus la mère de toutes les preuves ainsi que le but à atteindre à tout prix, comme le clamait le procureur général soviétique Vichinski. Depuis février 2022, les refus d’accès à un avocat pour les gardés à vue ont par exemple explosé. Mais cela fait bien plus longtemps que la situation empire et que le travail des avocats est raboté. » Il fait état d’appels sur Telegram à l’arrestation des avocats des attentats du 22 mars 2024, à des menaces de torture et de mort. Il confie : « Nous sommes certes une minorité de collègues à penser pareil, mais nous nous soutenons et nous continuerons à œuvrer pour être utiles aux accusés, et pour que la loi redevienne la loi. »

Maria Eismont, avocate notamment des célèbres opposants Vladimir Kara-Mourza et Ilia Iachine, résume : « Je n’ai pas "d’affaires", j’ai des gens. Des gens à aider qui ont juste besoin d’avoir quelqu’un auprès d’eux. C’est ce qui me fait me lever le matin. » « Nous travaillons aussi pour l’avenir. Pour que quand tout changera et que ces affaires seront révisées, il y ait des traces, des documents, des preuves. C’est crucial. À travers ces affaires, l’histoire est aussi en train de s’écrire [57]. »

Grigory Sverdlin

Grigory Sverdlin, fondateur russe du mouvement non-violent Iditié lessom, traduisible par « Traverser la forêt » ou « Barrez-vous », dirige l’organisation depuis Tbilissi, en Géorgie. Avec des compatriotes exilés, il a déjà aidé 25 000 Russes dont 2 000 déserteurs qui ont fui le front. Il conseille les réfractaires : Ne pas se rendre dans les bureaux d’enrôlement puis changer de résidence, quitter l’Ukraine, si nécessaire, puis la Russie par la Biélorussie moins contrôlée.

Des clandestins en Russie peuvent fournir une aide financière ou une planque. Les déserteurs risquent jusqu’à quinze ans de prison.

Depuis l’annonce de la campagne de conscription du printemps 2024, l’organisation reçoit environ 130 appels quotidiens.

Un ouvrier entend deux policiers tambouriner à sa porte en pleine nuit. Il doit se rendre le lendemain dans une bureau de recrutement. Il change d’adresse et s’y cloître sept mois avec sa femme. Interpellé par la police, on lui propose de l’envoyer dans une unité de défense des frontières en Russie. Il se retrouve en Ukraine où il refuse de combattre et est enfermé quatre jours dans une fosse sans manger ni boire. Il profite d’une permission pour fuir en Arménie via Minsk. Il redoute le sort de Dmitri Setrakov, enlevé en Arménie par les services secrets russes et emprisonné en Russie. Grigory Sverdlin soupire « Les législations européennes sont très peu conciliantes et n’accordent [aux déserteurs] quasiment jamais de permis de séjour [58]. »

Dmitri Muratov

Le 19 avril 2024, à l’Élysée, le président Emmanuel Macron a rencontré le co-fondateur de Novaya Gazeta et prix Nobel de la paix, Dmitri Muratov. Ils se sont entretenus notamment de l’influence de la propagande, des conséquences de la destruction des médias libres en Russie et de questions humanitaires : la situation des prisonniers politiques et les droits des réfugiés [59].

LGBT+

« Sphère » et le Mouvement (russe) des Objecteurs de Conscience ont fait appel au Ministère de la Justice des Pays-Bas pour exiger une enquête sur les suicides parmi les demandeurs d’asile Depuis début 2023, les défenseurs des droits humains ont enregistré au moins cinq cas de suicide parmi des personnes LGBT+ russophones en attente du statut de réfugié aux Pays-Bas.

Selon la loi néerlandaise, une demande d’asile doit être examinée dans un délai de six mois. Cependant, dans la pratique, les gens sont souvent obligés d’attendre beaucoup plus pour obtenir une décision, ce qui, combiné à d’autres facteurs tels que le harcèlement, les barrières linguistiques, les difficultés bureaucratiques et le manque de protection juridique, conduit à un état émotionnel difficile pour les réfugiés [60].

Géorgie

Des milliers de personnes ont manifesté pendant plusieurs jours à Tbilissi, la capitale géorgienne, pour réclamer le retrait d’un projet de loi sur "l’influence étrangère" inspiré par les lois autoritaires utilisées par la Russie voisine pour écraser la dissidence [61]. L’influence étrangère ne viserait que l’Occident et non la Russie.

Trois journalistes ont été victimes de violences policières alors qu’ils couvraient les manifestations. « J’ai été frappé au visage et sur la tête alors que je portais mon accréditation et répétais que je suis journaliste. Après m’avoir battu, l’un m’a lancé "comme ça, tu vas apprendre à être intelligent", et un autre m’a traité de "pédé". », raconte un reporter dont la photo, accompagnée d’insultes, a été publiée par un site proche du gouvernement. Les pouvoirs publics tentent de discréditer les manifestants en faisant croire, dans ce pays conservateur, qu’il s’agit d’un « mouvement gay. » Un journaliste témoigne : « On subit les effets de cette propagande : on se fait de plus en plus agresser sur le terrain, car maintenant des gens nous perçoivent comme des ennemis. »

« La Géorgie ne cédera pas à la resoviétisation ! » a écrit la présidente pro-occidentale Salomé Zourabishvili [62].

La Russie a fait pression pour la promulgation de lois similaires en Abkhazie et au Kazakhstan [63]. Le Kirghizstan a adopté ce type de législation le 14 mars 2024 [64].

Ukraine

Le président ukrainien Vladimir Zelensky a signé la loi sur la mobilisation qui a été adoptée, après de longues tergiversations, par la Verkhovna Rada le 11 avril 2024.

La loi prévoit également l’introduction d’une formation de base interarmes qui, à partir de 2025, fera partie de l’enseignement universitaire, obligatoire pour les hommes et volontaire pour les femmes.

Un certain nombre de restrictions sont prévues pour les insoumis et les contrevenants aux règles d’enregistrement militaire, notamment une interdiction temporaire de quitter l’Ukraine, la saisie d’avoirs et la restriction du droit de conduire une voiture (sous un certain nombre de conditions) [65].

La démobilisation des combattants depuis longtemps sur le front, qui était espérée par leurs familles, est absente de la loi [66].

Mobilisation

Vitaliy Dudin est membre de l’organisation socialiste ukrainienne Sotsialny Rukh. Il écrit :
« La légitimité de toute mesure coercitive (comme la mobilisation ou la restriction des déplacements à l’étranger) restera discutable tant qu’il y aura un fossé entre les couches sociales et les profiteurs de la corruption [67]. »

Mouvement socialiste russe

« Le véritable motif de l’invasion du Kremlin est son désir d’asseoir davantage sa domination politique, économique et militaire sur la société russe et les sociétés des autres pays post-soviétiques, à laquelle Moscou prétend avoir "historiquement droit". Dans le cadre de leur vision conspirationniste du monde, Poutine et son entourage considèrent que le Maïdan (2014) en Ukraine, les soulèvements au Belarus (2020) et au Kazakhstan (2021), et les vagues de protestations de masse en Russie même (depuis 2012) font partie d’une "guerre hybride" menée contre la Russie par l’Occident. […]
Les seules "valeurs occidentales étrangères" contre lesquelles la Russie se bat sont les droits de l’homme, la liberté d’expression, l’égalité des sexes, le développement durable, etc. En ce sens, le poutinisme est l’avant-garde d’une internationale d’extrême droite qui menace la démocratie et les mouvements progressistes dans le monde entier. […]
C’est pourquoi, aujourd’hui, "Arrêter la guerre" doit signifier "Mettre fin à la dictature de Poutine". Exiger la paix, c’est exiger l’abolition des hiérarchies sociales qui sont au cœur du régime russe actuel : l’autoritarisme politique, les vastes inégalités de richesse, les normes conservatrices et patriarcales, et un modèle colonial et impérial de relations interethniques. […]
Nous, le Mouvement socialiste russe, pensons que dans de telles circonstances, la gauche internationale devrait exiger :

  • une paix juste pour le peuple ukrainien, y compris le retrait des troupes russes du territoire internationalement reconnu de l’Ukraine ;
  • l’annulation de la dette publique de l’Ukraine ;
  • une pression accrue des sanctions sur l’élite et la classe dirigeante de Poutine ;
  • une pression accrue sur les différentes entreprises qui continuent à faire des affaires avec la Russie ;
  • une aide humanitaire accrue aux réfugiés ukrainiens et aux exilés politiques russes, y compris ceux qui fuient la conscription ;
  • une reconstruction équitable de l’Ukraine après la guerre, menée par les Ukrainiens eux-mêmes selon les principes de la justice sociale, et non par des sociétés d’investissement et des fonds spéculatifs appliquant les principes de l’austérité ;
  • un soutien direct aux organisations bénévoles et syndicales de gauche en Ukraine ;
  • • des plates-formes permettant aux Ukrainiens et aux Russes opposés à la guerre de s’exprimer ;
  • la libération des prisonniers politiques russes et la fin de la répression de l’opposition politique en Russie [68].

Russification

Une campagne planifiée de « russification par la citoyenneté » est imposée aux régions ukrainiennes occupées et aux Ukrainiens déplacés en Fédération de Russie. La citoyenneté russe, qui s’accompagne d’un serment de fidélité à la Russie et d’une renonciation à la nationalité ukrainienne, s’impose aux mineurs et se transmet aux générations futures. Elle fait partie du processus génocidaire des enfants.

Le 27 avril 2023, un décret menace de détention et de déportation les réfractaires à la citoyenneté russe qui feraient, par exemple, usage de leur passeport ukrainien. La délation est encouragée sur ce sujet. Les nouveaux citoyens russes sont susceptibles d’être appelés à combattre leur pays d’origine. Selon le ministère de la Défense, 79 800 habitants du Donbass ont été mobilisés entre le 10 novembre et le 2 décembre 2022.

Les enfants sont fortement incités à rejoindre une organisation militaro-patriotique de jeunesse, telle que la Yunarmya (organisation sous tutelle conjointe des ministères de la défense, de l’éducation et de la culture créée en 2016 à l’initiative du ministre de la Défense, Sergueï Choïgou) ou le Mouvement des premiers (inspiré des pionniers soviétiques, créé en juillet 2022 et supervisé directement par Poutine). Le patriarcat orthodoxe de Russie contribue à la militarisation des enfants avec son livre militaro-patriotique Vivre, c’est servir la Patrie. Le salut au drapeau russe et l’hymne russe sont de rigueur. Le journaliste militaire Roman Saponkov déclare lors de la rentrée de septembre 2023 que les 320 000 enfants ukrainiens des territoires occupés qui « étudieront en russe dans des écoles russes » constituent « l’un des principaux succès de l’Opération militaire spéciale ».

La délation menace aussi les parents qui résistent à la scolarisation de leurs enfants et risquent la privation des droits parentaux et le placement des mineurs en institution.

Les mineurs ukrainiens des territoires occupés sont submergés d’une propagande qui assimile l’Ukraine au nazisme et la « libération » des territoires d’Ukraine par la Russie à la Grande guerre patriotique. Des camps de rééducation pour « adolescents difficiles » en Tchétchénie dressent les récalcitrants [69].

Bourrage de crânes

Même dans les démocraties, on déplore les tentatives et les projets d’uniformisation et d’emprise de l’armée sur les esprits des jeunes. A fortiori, en Russie, cet embrigadement est plus sévère et précoce. Pendant leur scolarité, les jeunes Russes étaient soumis, jusqu’à présent, à des « conversations sur des sujets importants », des cours idéologiques et militaires. Désormais, la formation militaire de base sera renforcée. Selon l’âge, les élèves étudieront « Les principes fondamentaux de la sécurité intérieure et de la défense », les caractéristiques tactiques et techniques du fusil de précision Dragunov, du lance-grenades antichar portable RPG-7, du fusil d’assaut Kalachnikov et de diverses grenades à main, les règlements militaires généraux, « l’essence et l’importance de la discipline militaire » et du commandement unifié, « l’attitude responsable envers l’accomplissement de son devoir constitutionnel de défendre la patrie » et « une compréhension de l’importance du serment militaire », « l’évaluation des risques de violation de la discipline militaire », les principes de base du combat interarmes, comment établir la position d’une unité de combat et comment utiliser des armes à feu plus modernes telles que le pistolet MP-443 Grach et le fusil d’assaut AK-12.

Après seulement 36 heures de formation et grâce à leur expérience personnelle, des vétérans des « opérations militaires spéciales » aideront à enseigner ces nouvelles matières.

Les sujets des cours comprennent aussi : « La famille traditionnelle », « Risques et menaces pour la culture spirituelle et morale de la Russie », « Le monde russe », « La langue russe – la base de la culture russe », « Les valeurs spirituelles et morales du peuple russe », « L’unité des valeurs dans les religions russes », « Les héros des forces armées » et « Le devoir du citoyen envers la société ».

Les étudiants qui envisagent de passer l’examen d’enseignement général d’histoire doivent désormais connaître les raisons de « la renaissance de la Fédération de Russie en tant que puissance mondiale », de « la réunification de la Crimée avec la Russie » et de « l’opération militaire spéciale en Ukraine ».

Au lieu de l’économie et du droit, les étudiants étudieront les « valeurs traditionnelles » et le « monde russe » [70].

Salons des armements

Meduza publie un choix de photos de Nikita Tereshin prises dans divers salons d’armements. Le cynisme de ce commerce de mort en contraste avec les réceptions fastueuses des clients y est souligné [71].

Trafics d’armes

En 2023, les tribunaux militaires russes ont été saisis de 179 affaires pour trafic d’armes, soit le nombre le plus élevé depuis au moins 2014. 78 soldats de l’« opération militaire spéciale » ont déjà été inculpés. Ils transportent des armes du front à travers les territoires occupés. Une partie des armes exportées d’Ukraine finit sur le marché noir : on y trouve désormais des mitrailleuses, des munitions et des obus d’artillerie « perdus par l’ennemi » [72].

Après le début de l’invasion de la Russie, selon l’Indice mondial du crime organisé [73], le volume du marché noir des armes a augmenté - le pays se classe désormais au deuxième rang en Europe, juste derrière l’Ukraine, et se situe au niveau des Pakistan, Éthiopie, Tchad et Nigéria.

Daria Kozyreva

Daria (Dasha) Kozyreva, une étudiante en médecine de dix-huit ans, a été arrêtée le 24 février 2024. Elle est accusée de discrédits répétés des forces armées russes. « Ce n’est qu’en détention que j’ai réalisé que ma conscience pouvait enfin retrouver un peu de paix après m’avoir tourmentée pendant deux ans. Je ne pouvais pas rester les bras croisés. J’ai essayé de faire quelque chose, d’écrire la vérité, mais tout cela me paraissait insuffisant. J’avais terriblement honte d’être libre et chaleureuse alors que d’autres languissaient dans des cachots pour avoir pris la parole. », a-t-elle écrit à un ami [74].

Eduard Charov

Eduard Charov a organisé un refuge pour sans-abri et handicapés dans le village de Savinovo, dans la région de Sverdlovsk. C’est un prédicateur chrétien opposé à la guerre. Selon le pasteur, après avoir lu une annonce sur le réseau social VKontakte, sept hommes sont venus à son refuge pour ne pas mourir à la guerre dans un pays voisin. Edward a même refusé d’entendre leurs noms : « Pour que je ne puisse même pas les nommer sous la torture. » Plus tard, ces personnes sont parties vers d’autres endroits où elles ont eu la possibilité de travailler en dehors de leur lieu de résidence. E. Charov a été condamné à une amende. Il fait l’objet d’une enquête, il lui est interdit de communiquer avec les journalistes et d’utiliser Internet et le téléphone [75].

Alexandre Demidenko

Alexandre Demidenko, un Russe de Belgorod opposé à la guerre, a aidé 900 réfugiés ukrainiens à franchir la frontière vers leur pays. Le 17 octobre 2023, il a été arrêté, peut-être parce qu’il perturbait un réseau de racket et de corruption. Il est mort en prison, le 5 avril 2024, après avoir été torturé et transféré à l’hôpital. La famille n’exclut pas le suicide évoqué par l’administration pénitentiaire.

Les coups, la torture et les viols sont fréquents. Le média en exil Verstka a recensé au cours de l’année 2023, uniquement sur la base de sources ouvertes, cinquante personnes mortes au moment de leur arrestation, ou au commissariat, ou en détention provisoire. Le plus jeune était un garçon de 13 ans que des policiers transportaient dans le coffre de leur véhicule [76].

Doudoune jaune sur fond de ciel bleu

La journaliste russe Antonida Smolina a été dénoncée pour sa photo en doudoune jaune sur fond de ciel bleu. L’association des couleurs évoquerait, pour le dénonciateur, les couleurs ukrainiennes [77].

Des femmes contre Poutine

Pour Le Nouvel Obs, Didier Jacob a recueilli les témoignages de quelques femmes engagées contre Poutine.

Elles ont été menacées, empoisonnées, emprisonnées parce qu’elles ont dénoncé la guerre impérialiste d’un président prêt à tout pour continuer à profiter d’un système dont il est le principal bénéficiaire. Elles décrivent la surveillance omniprésente et le harcèlement du FSB, les menaces de mort mais aussi l’impossibilité de se taire, quitte à tout perdre, quitte à ne plus jamais rentrer dans leur pays, ou à risquer jusqu’à quinze ans de sévices dans les plus sinistres prisons de Russie. Elles font partie d’une nouvelle génération d’activistes féminines.

« Dans le passé, explique Natalia Arno, la directrice de la Fondation Free Russia, les Russes émigrés finissaient par devenir Américains, ou Européens, et y trouvaient au fond leur compte. Mais notre génération est d’une tout autre nature. Elle est constituée de gens très engagés politiquement, très talentueux, qui cherchent à changer la Russie de l’intérieur. Et, surtout, qui ne veulent pas quitter la Russie. »

Elena Kostioutchenko raconte : à Iaroslav, « je savais qui étaient les hommes du KGB, ils possédaient deux appartements dans notre cage d’escalier. Des maniaques du soupçon, gros buveurs et pas aimables. Nous n’étions pas amis. » Âgée de 14 ans, elle découvre le nom d’Anna Politkovskaïa, la grande journaliste russe assassinée à Moscou en 2006, comme plusieurs de ses confrères avant elle. Elena se rend à la bibliothèque et demande la collection des Novaïa Gazeta où Anna travaillait. Elle découvre l’envers de la guerre et les tortures commises par l’armée russe en Tchétchénie. À force de patience et de détermination, Elena rejoint en 2006 l’équipe de Novaïa Gazeta. Le journal reçoit le Prix Nobel de la paix en 2021.

« Nous étions le seul journal indépendant fédéral, c’est-à-dire que nous étions publiés dans tout le pays et nous avions également un site Internet. La force du journal tenait dans sa gestion assez particulière. Nous en étions, nous journalistes, les propriétaires. Nous pouvions élire notre rédacteur en chef, et notre comité de rédaction. Il était impossible de nous influencer, ou de chercher à peser sur les choix de la rédaction en faisant pression sur le propriétaire, puisque c’était nous. Donc, pour nous faire taire, il n’y avait qu’une solution : nous tuer.

Avec l’argent de son prix Nobel, Gorbatchev a acheté les premiers ordinateurs pour la rédaction. Il nous a aidés à démarrer. »

Elle a été battue lors d’une Gay Pride, menacée, arrêtée, emprisonnée et victime d’une tentative d’empoisonnement.

« Les menaces, les attaques, je les considère comme des risques professionnels », explique-t-elle. Elle se pense « plus têtue que courageuse. Je n’aime pas quand on m’empêche de faire mon travail. D’autant que, pour moi, plus une histoire est horrible, plus elle doit être racontée dans ses moindres détails. Non, je ne suis pas une femme héroïque, au contraire, je pense que je suis un peu égoïste. Tout ce que je fais, je le fais pour moi. Si ça peut aider quelqu’un, tant mieux, mais ce n’est pas ma motivation première. »

Elle est choisie pour un reportage sur le front ukrainien, avec un jeune journaliste qui est arrêté par le FSB avant de passer la frontière. « Moi, j’ai eu la chance de passer. Je ne pouvais pas me douter que je ne reviendrais plus jamais en Russie. » « Je tombe deux fois sous le feu de l’artillerie. Je découvre que je sais courir à quatre pattes. Je cours par grands bonds, comme en rêve, le corps souple et adroit, et je ne crois pas que je vais mourir. »

« J’ai appris que je ne pouvais plus revenir en Russie parce qu’il y avait également une menace physique pour ma vie. » Via Prague, elle se rend, en Suisse où elle écrit son livre. « J’étais dans un tel état que je ne pouvais pas prendre soin de moi-même. Ma compagne s’est occupée de tout quand elle a quitté la Russie. Elle m’a dit : “écris, et moi je ferai le reste”. Et c’est elle qui faisait le reste. Elle s’occupait du ménage, elle me faisait manger et me faisait boire parce que parfois j’oubliais même de boire. La seule chose dont je me souviens, c’est que j’étais en train d’écrire. »

Les Éditions Noir sur Blanc publient le livre d’Elena Kostioutchenko sur sa vie, sur la Russie et sur la manière d’accomplir son travail de journaliste dans un pays où il est impossible d’y parvenir [78]. Dans le recueil de ses enquêtes dans la Russie de Poutine, elle évoque la tuerie de Beslan et le temps qu’elle a passé auprès des mères des enfants assassinés par l’intervention militaire qui a échoué à délivrer des otages. Elle enquête sur une pollution dramatique que cherchent à cacher les autorités [79].

« En Russie, si vous ne soutenez pas la guerre ouvertement, vous commettez une infraction ou un crime. Les Russes en sont revenus à des pratiques soviétiques : ils peuvent dire une chose dans la rue, une autre chose au travail, une troisième en famille. Et, surtout, ils gardent dans leur tête ce qu’ils pensent réellement. C’est pourquoi quand des journalistes étrangers abordent des personnes dans la rue et leur demandent s’ils soutiennent la guerre, c’est absurde parce que personne ne peut dire la vérité. »

« Beaucoup de Russes disent qu’avec Navalny, Poutine a tué leur espoir. […] Mais nous sommes responsables de notre pays. Nous devons cesser d’attendre la victoire du héros. C’est par des efforts communs que nous parviendrons à changer les choses. Aujourd’hui, après le meurtre de Navalny, l’opposition est plus unie que jamais. »

« Tout ce que j’espère, c’est vivre assez longtemps pour écrire un reportage sur le tribunal qui condamnera Poutine [80]. »

Natalia Arno, la fondatrice, en 2014, du mouvement Free Russia, raconte « Je suis née en Sibérie, dans la République de Bouriatie, qui se trouve à l’est de la Sibérie, près du lac le plus profond du monde, le lac Baïkal. ». Elle aussi a subi une tentative d’empoisonnement.

Elle raconte la Russie du début des années 2000, quand il ne faisait pas bon se promener dans les rues si on n’avait pas la chevelure blonde et l’accent caucasien. « Je me souviens de l’atmosphère de méfiance, de peur, de violence, en particulier pour les personnes d’apparence non slave. Il y avait de la discrimination et de la violence. Il était difficile de trouver un emploi. Le simple fait de marcher dans les rues, de prendre le métro, de faire les courses était synonyme de danger. » Natalia rappelle que la Russie est « un pays composé de plus de 80 régions, mais aussi un pays qui compte 190 minorités ». L’armée a puisé dans la population de ces minorités pour fournir la chair à canon nécessaire à l’invasion de l’Ukraine, impopulaire dans ces régions reculées. « L’argument de la “dénazification” avancé par Poutine est d’autant plus absurde que nous ne nous sentons pas citoyens en Russie. Nous ne pouvons même pas nous déplacer librement à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Le racisme et la xénophobie y sont très répandus. »

En 2008, elle a été nommée, pour la Russie, directrice nationale de l’International Republican Institute, une organisation présidée par le sénateur John McCain. « Il n’était pas facile de travailler pour une organisation américaine de promotion de la démocratie. J’étais harcelée, surveillée. Les médias russes pro-Poutine me traînaient dans la boue. Je savais que tous mes courriels étaient lus, que toutes mes conversations téléphoniques étaient sur écoute et que j’étais physiquement suivie, filée par des agents du FSB. […] Pour m’intimider, certains agents m’ont même dit qu’ils savaient de quelle couleur étaient mes sous-vêtements parce qu’ils avaient des caméras dans ma salle de bains. C’était très dur. Ils ont menacé mon enfant. Ils savaient à quelle heure il rentrait à la maison, quelle ligne de métro il utilisait, etc.

En décembre 2012, j’ai été accostée dans mon immeuble par deux agents. Ils m’ont bousculée, menacée avec une arme. Ils m’ont expliqué que j’avais quarante-huit heures pour faire mes bagages et quitter la Russie. Sinon ils me jetteraient en prison pour vingt ans. C’était un choc. Je suis rentrée chez moi et je suis restée prostrée pendant plusieurs heures. Je réfléchissais à ce qu’il fallait faire. […] J’ai préféré la liberté à la prison. Ça a été la décision la plus difficile de ma vie. […]
Lorsque j’ai déménagé en Pologne, il y avait des agents devant chez moi vingt-quatre heures sur vingt-quatre. […] Il ne fait pas de doute que de nombreux journalistes et politiciens de l’Ouest sont soudoyés par les Russes. En échange, ils diffusent les idées de Poutine ou travaillent simplement dans l’intérêt du Kremlin. » Elle émigre ensuite aux USA.

« Aujourd’hui, notre siège se trouve à Washington DC, ainsi qu’à Bruxelles. Nous avons un bureau régional à Kiev que nous avons ouvert en 2017. Nous faisons beaucoup de choses avec le gouvernement ukrainien et la société civile, ainsi qu’avec les familles des prisonniers de guerre, des otages civils et des enfants. Nous sommes en mesure de les localiser, d’aider à leur restitution, et de défendre les Ukrainiens détenus dans les prisons russes. Nous avons également des bureaux à Berlin, au Monténégro, à Belize, en Géorgie, à Varsovie. Et nous venons d’ouvrir un bureau à Paris avec nos partenaires et l’Institut Sakharov. »

« Au début de la guerre, nous avons aidé de nombreux activistes russes qui fuyaient le régime de Poutine à se réfugier en Ukraine, comme nous l’avions fait au Bélarus en 2020. Des milliers de Biélorusses qui ne disposaient d’aucune aide juridique, psychosociale, financière, d’aucun moyen de se loger, sont passés par nous. […] Si bien qu’en 2022, quand les Russes ont mobilisé leurs troupes, nous avions déjà une grande expérience de l’aide et de l’évacuation. Nous avons aussi beaucoup fait pour les minorités ethniques de Russie, en aidant les gens à partir vers la Mongolie et le Kazakhstan. […]
Dès le début de la guerre, nous avons informé les gens sur ce qui se passait réellement, sur les réseaux sociaux et par tous les moyens possibles. Même quand c’est devenu de plus en plus difficile, avec des peines de prison pouvant aller jusqu’à quinze ans pour tous ceux qui, dans le pays, osaient parler de guerre, nous avons contourné les obstacles en informant les gens dans des critiques de restaurants, sur Google Maps, dans les magasins en écrivant sur des étiquettes de prix. […]
Nous avons listé un grand nombre de crimes politiques qui se sont produits à Vienne, à Dubaï, et aussi plus tard à Berlin et dans d’autres endroits. Et il y a aussi des enlèvements de militants. Notamment en Géorgie ou en Asie centrale, vers la Russie. S’ils essaient de vous arrêter, de vous faire taire, c’est la preuve que vous êtes efficace. Ça montre que le Kremlin a changé de stratégie. Au début, quand on les énervait, ils vous forçaient à quitter le pays. Ils pensaient que si tous les opposants quittaient la Russie, cela permettrait de résoudre leur problème. Mais ces gens-là, même à l’étranger, peuvent faire encore beaucoup de dommage au pouvoir russe, et c’est pourquoi le Kremlin exerce sur eux une pression plus forte. »

« Nous conservons beaucoup de contacts avec des personnes encore actives et qui continuent à résister. C’est un travail clandestin, sous-terrain, mais ça représente une activité anti-guerre à grande échelle. »

L’ancien vice-président de la fondation, Vladimir Kara-Mourza, est actuellement incarcéré en Russie. Il est aujourd’hui l’opposant le plus en vue après la mort de Navalny. Comme pour Navalny, Evgenia, la femme de Kara-Mourza, a pris le relais du combat de son mari.

Si Natalia Arno estime qu’il est impossible de travailler sur le territoire russe, il n’en reste pas moins qu’il existe un réseau complexe d’organisations agissant pour une part officiellement, pour une part clandestinement, dans les pays européens notamment, et qui cherchent à saper de toutes les manières le pouvoir en place. Pas assez pour lui faire réellement du mal, mais suffisamment pour attirer l’attention sur chacune de ses exactions, et pour faire vivre l’espoir d’un renouveau démocratique.

Ioulia Navalnaïa, la veuve d’Alexeï Navalny, reste très active sur les réseaux sociaux. Son organisation, l’Anti-Corruption Foundation, est animée notamment par une autre femme, Maria Pevchikh [81].

Déserteurs russes en France

La Cour nationale du droit d’asile a accordé l’asile à des déserteurs russes, soixante-six hommes et deux femmes, dont 19 en 2024. Une avocate spécialisée en droits des étrangers nous a confié que ces chiffres sont sous évalués pour protéger les déserteurs et leurs proches. Certains dossiers sont même anonymisés. Un refuznik témoigne : « La sécurité est meilleure ici, je me sens mieux. Mais, avec ces espions, ces mouchards, ça me rend un peu tendu. » En effet, les renseignements russes n’hésitent pas à assassiner les déserteurs, comme l’ancien pilote Maxim Kouzminov, abattu en Espagne, en février 2024.

À l’hiver 2022, Sacha, c’est son pseudonyme, a été convoqué devant le commissariat militaire. « On m’a menacé en me disant que si je n’étais pas volontaire, pour aller en Ukraine, eh bien, on m’y obligerait », raconte-t-il. Il décide alors de quitter son pays. Il part, direction la Turquie, puis la Bosnie et enfin la France. Il est libre, mais la liberté a un prix en Russie et c’est sa famille qui va le payer.

« Ma mère a été licenciée de son travail. Son supérieur lui a dit : « Tu es la mère d’un déserteur et des employés comme toi, on n’en a pas besoin". »

« Mon père a reçu des menaces du commissariat militaire : […] "Si ton fils ne revient pas, c’est toi qui vas y aller à sa place". Ensuite, on a menacé mon petit frère en lui disant que dès qu’il aura 18 ans, il faudra qu’il se prépare à entrer dans l’armée. »

Beaucoup de ses amis, qui appartiennent comme lui à une minorité ethnique particulièrement visée par la mobilisation, sont revenus mutilés du front ukrainien.

Il a obtenu l’asile en 2023, mais il vit d’expédients. Il dort dans des squats, parfois, même à la rue. Pourtant, il ne regrette pas d’avoir quitté la Russie et il est hors de question qu’il fasse cette guerre en Ukraine. « Vous savez, si un autre pays avait tenté d’envahir ma patrie, je n’aurais eu aucun problème à prendre les armes. Mais en l’occurrence, envahir des terres, qui ne sont pas les nôtres, tuer les femmes, les enfants, les vieillards et faire partie de cette armée criminelle, dans une guerre criminelle... Je ne pourrais pas vivre toute ma vie après ça. »

Un autre réfugié, âgé de 53 ans, a manifesté publiquement son opposition à cette guerre, dès le début de l’invasion russe en Ukraine, ce qui lui a valu six mois de prison. À sa sortie, il reçoit son ordre de mobilisation et quitte aussitôt son pays. « C’est comme si j’avais quitté l’Allemagne nazie et qu’on me disait : "Tout va très bien, vous pouvez revenir". L’homme a d’ailleurs coupé les ponts avec ses connaissances en Russie. « Je n’ai plus qu’un seul ami là-bas, qui comprend tout et qui n’a pas perdu la tête. Les autres, c’est fini parce que sous l’effet de la propagande, ils sont devenus des zombies. » Il souhaite refaire sa vie en France, et espère désormais, trouver un travail, dans le bâtiment. En attendant, il fait du bénévolat, pour des associations humanitaires.

Pour obtenir le statut de réfugié, les exilés doivent fournir des preuves, ce qui n’est pas toujours simple, selon l’avocat Sylvain Saligari, qui a conseillé plusieurs requérants russes, ces derniers mois. « Si vous n’avez pas de convocation militaire, de livret militaire, ou un document pour justifier que vous avez été réellement appelé dans l’armée russe, vous pouvez être en grande difficulté pour arriver à convaincre les juges, explique-t-il. Et quand vous fuyez votre pays, vous n’avez pas de documents dans votre valise. » Sylvain Saligari estime que l’exigence de preuves est trop importante [82].

Résistance non-violente

À Melitopol, ville de Crimée occupée, un groupe féminin mène une lutte clandestine contre la Russie. Il s’appelle Angry Mavka, du nom des esprits féminins du folklore ukrainien qui tentent les hommes par leur beauté avant de les conduire à la mort. Une des fondatrices raconte :

« Les occupants ont forcé pratiquement tout le monde à obtenir un passeport russe. Qu’étions-nous censés faire d’autre ? Nous voulons survivre jusqu’à la libération de notre ville, et ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour rendre impossible notre survie sans passeport.
Par exemple, sans passeport russe, vous ne pouvez pas appeler une ambulance ni obtenir de médicaments. […] Si un appartement reste vide, les occupants le prennent pour eux. […]
Vivre sous occupation est difficile, mais c’est doublement dangereux si vous êtes une femme. Les soldats russes se comportent comme s’ils étaient les rois du monde : il n’y a aucune conséquence pour eux. Ils s’enivrent beaucoup et harcèlent les femmes dans la rue ; ils risquent de vous attraper le bras et de vous entraîner quelque part. […] J’ai déjà oublié ce que c’est que de bien s’habiller et de se maquiller parce que je ne veux pas attirer leur attention. »

Lors de la Journée internationale de la femme, des soldats russes distribuent des tulipes aux femmes. Le groupe appose des affiches illustrées par une Mavka frappant un soldat avec un bouquet « Nous ne voulons pas de fleurs, rendez-nous l’Ukraine ».

« Au fil du temps, les autorités d’occupation ont intensifié leur répression. Ils ont commencé à écouter nos conversations téléphoniques et ont installé des caméras de surveillance à chaque poste de rue. En même temps, ils entretenaient un réseau d’informateurs dans toute la ville. […]
Je ne peux pas vous donner de détails sur nos activités, mais je peux vous dire que nous sensibilisons les gens à l’utilisation sécurisée de leur téléphone et que nous vérifions les angles morts de la ville dans le réseau de caméras de surveillance. […]
Nous avons commencé à produire des roubles contrefaits. […] Premièrement, ils sont plus faciles à distribuer, et deuxièmement, il n’y a pas un seul occupant qui n’accepterait pas d’argent, si l’occasion se présentait. Notre artiste a réalisé un billet de cinquante roubles qui, de loin, semble très réaliste. Les Russes voient l’argent, le ramassent, le retournent et voient un dessin de la Mavka ukrainienne avec un trident et les mots « Ce n’est pas la Russie, vous êtes en Ukraine ». Nous voulons nous assurer que les occupants n’oublieront jamais, ne serait-ce qu’une minute, qu’ils ne sont pas les bienvenus ici. […]
Nous avons décidé de lancer un journal hebdomadaire.
Nous recueillons des informations provenant de sources ukrainiennes, les réduisons aux parties les plus importantes et décrivons succinctement ce qui se passe réellement. Nous recherchons délibérément des nouvelles positives qui remonteront le moral des gens et leur feront comprendre que de l’autre côté du « mur », personne ne nous a oubliés ; les gens se battent pour nous. Nous plaçons ces dépliants dans les boîtes aux lettres des gens, sous les portes ou à des endroits bien en vue, et nous les emballons dans les journaux russes et les laissons sur les bancs. »

Les Mavka distribuent aux soldats russes des saucisses ou des boissons à base de fort laxatif.

« Les gens nous demandent souvent pourquoi nous ne les tuons pas. Tout d’abord, c’est la tâche des forces armées ukrainiennes. Chacun a son rôle. Deuxièmement, nous avons décidé que les laxatifs sont exactement ce que méritent les occupants. Nous sommes très satisfaits du slogan que nous avons inventé : "Mavka fait chier les occupants !" […]
Nous avons commencé par prendre l’un des drapeaux [russes], l’amener à un endroit non identifiable et le brûler devant la caméra, afin que personne ne puisse dire où nous l’avions fait. Ensuite, nous l’avons publié sur les réseaux sociaux. Après cela, les gens ont commencé à nous envoyer des vidéos d’eux-mêmes en train de brûler des drapeaux dans d’autres villes. […]
Les gens continuent de disparaître. Les occupants continuent de torturer les gens. Alors que les occupants n’arrêtent plus les gens dans la rue, la surveillance s’est accrue de façon exponentielle. De nombreux habitants ont continué à partir. » Avant la guerre, plus de 150 000 personnes vivaient à Melitopol. Six mois après l’invasion, il ne restait plus que 70 000 habitants. Près de 100 000 Russes ont déménagé à Melitopol depuis le début de son occupation.
Nous, les Mavkas, avons appelé les gens à ne pas voter, mais beaucoup n’ont pas eu le choix.
Ils ont fait du porte-à-porte : une fille avec une urne et tous les documents de vote arrive chez vous accompagnée d’un soldat armé d’une mitrailleuse. Que faire à part voter ? [83] »

Géorgie

Le 9 mars 2023, après de massives manifestations hostiles, le gouvernement géorgien a retiré un projet de loi calqué sur une loi russe sur les « agents de l’étranger ». Le 3 avril 2024, il a réitéré sa proposition qui vise des ONG qui, selon le parti au pouvoir, diffusent « une idéologie pseudo-libérale et une propagande LGBT » et mènent des « campagnes visant à saper la confiance du public dans l’Église orthodoxe géorgienne » et à appeler la Géorgie à « attaquer la Russie » [84].

Un idiot utile

L’ex-chancelier allemand Gerhard Schröder, en idiot utile de Poutine, dirige deux sociétés russes exploitant des gazoducs. À l’occasion de ses 80 ans, le secrétaire de son parti, le SPD, l’a condamné « Il n’a eu aucun mot clair contre la guerre d’agression illégale du chef du Kremlin, qu’il continue à appeler un "ami", ni contre les entreprises d’État russes dans lesquelles il continue à travailler. »

La chaîne publique allemande ARD a suivi le vieil homme d’État pendant six mois. Selon lui, ses critiques du SPD sont « de pauvres freluquets qui ne me dérangent pas. » Il souhaitait financer la rénovation d’un vitrail. La paroisse a refusé. Son pasteur est indigné : « L’histoire de ce vitrail participe à la vérité selon laquelle des viols, des décapitations, des tortures inimaginables ont été entrepris par un dictateur [85]. »

Les risques d’Internet

Le commandant d’unité Pavlo Petrytchenko a attiré l’attention du président Zelensky sur la ludomanie qui frappe des soldats ukrainiens.

Le commandant d’une unité de drones décrit une situation dans laquelle les jeux d’argent en ligne représentent pour certains soldats « le seul moyen de faire face au stress », alors qu’ils sont éloignés de leurs familles depuis plus de deux ans « sans possibilité de se reposer correctement, ce qui les rend particulièrement vulnérables sur le plan psychologique » et les entraînent dans des dettes, au point que certains mettent en gage « des drones et des caméras thermiques, causant ainsi un préjudice non seulement à eux-mêmes, mais aussi à leurs compagnons d’armes ». D’autres militaires minimisent le phénomène [86].

Les autorités militaires mettent aussi en garde les soldats qui utilisent les sites de rencontre contre les risques d’escroqueries et d’extorsion d’informations militaires [87].

[1Nicolas Delesalle « Ukraine avec les gueules cassées », 25 avril 2024.

[2« Moukatchevo : routes bloquées contre la mobilisation forcée », Brigades éditoriales de solidarité, Soutien à l’Ukraine résistante, n° 29, 1er mai 2024.

[7Marie Jégo, « Géorgie : l’Église orthodoxe, fidèle alliée du pouvoir », Le Monde, 11 mai 2024.

[8Régis Genté, « En Géorgie, l’inquiétante dérive autoritaire du pouvoir prorusse », Le Figaro, 11 mai 2024.

[9Marie Jégo, « Géorgie : la répression s’accroît contre le camp pro-européen », Le Monde, 12-13 mai 2024.

[10https://t.me/V_Zelenskiy_official/10271, publié et consulté le 5 mai 2024.

[13https://ria.ru/20240508/stupin-1944623141.html, publié et consulté le 8 mai 2024.

[14https://t.me/rbc_news/94368, publié et consulté le 8 mai 2024.

[15Evgueni Stupin, https://t.me/evstupin/4564, publié et consulté le 8 mai 2024.

[17https://t.me/sotaproject/67087, 27 septembre 2023, consulté le 8 mai 2024.

[18Hector Lemieux, « Des mercenaires cubains allés de la Russie sur le front ukrainien », Le Figaro, 9 mai 2024.

[23Veronika Dorman, https://www.liberation.fr/planete/2019/10/10/-siloviki-les-hommes-forts-de-poutine_1756825, 10 octobre 2019, consulté le 1er mai 2024.

[33Romain Descottes, Patrick Le Tréhondat, Christian Mahieux, Mariana Sanchez, Patrick Silberstein, « L’esprit de Haymarket Square », Brigades éditoriales de solidarité, Soutien à l’Ukraine résistante, n° 29, 1er mai 2024, p. 5. Patrick Silberstein est interviewé sur les éditions Syllepse, membres des Brigades éditoriales de solidarité. Il explique notamment ses divergences avec la gauche campiste française. https://www.youtube.com/watch?v=AQV4-8TrcQ0, 9 avril 2024, consulté le 29 avril 2024.

[34Comité français du réseau européen de solidarité avec l’Ukraine, « 1er mai », ibidem, p. 6 .

[35Hélèné Bienvenu, Cécile Boutelet et Faustine Vincent, « Kiev fait pression sur les exilés en âge de combattre », Le Monde, 2 mai 2024.

[39Henri Vernet et Charles de Saint Sauveur, « Cette PME fait voler les amis de Poutine », Aujourd’hui en France, 22 avril2024.

[41https://russie-libertes.org/2024-04-19-terroristes-selon-poutine, 19 avril 2024, consulté le 25 avril 2024.

[42https://russie-libertes.org/2024-04-24-il-faut-sauver-le-deserteur-ryan, 24 avril 2024, consulté le 25 avril 2024.

[43Olivier Tallès, « La Croix-Rouge russe sur le banc des accusés », Le Figaro, 25 avril 2024.

[49Numéro du 11 avril 2024.

[50« L’Ukraine, un laboratoire à ciel ouvert ».

[51Dans Dzerkalo Tyjnia.

[52Meron Rapoport, « À Gaza, le système Lavender a désigné 37 000 cibles humaines ».

[53Julie Connan, « +972, le média qui met à nu les méthodes de Tsahal à Gaza », La Croix, 12 avril 2024.

[54Maxim Litravin, https://zona.media/article/2024/04/12/AWOL, 12 avril 2024, consulté le 17 avril 2024.

[55Maxime Litavrine, Olia Romachova, https://zona.media/article/2024/04/18/noise, 18 avril 2024, consulté le 20 avril 2024.

[56Andrey Karev, https://novayagazeta.ru/articles/2024/04/18/ia-s-gordostiu-vypiu-etu-gorkuiu-chashu-do-dna, 18 avril 2024, consulté le 19 avril 2024.

[57Julian Colling, « En Russie, le périlleux sacerdoce des avocats d’opposants », Le Figaro, 19 avril 2024.

[58Emma Collet, « Ces soldats qui fuient l’armée », L’Express, 18 avril 2024.

[60https://t.me/spherequeer/1633, 4 avril 2024, consulté le 13 avril 2024.

[61Marin Paulay, « En Géorgie, la population vent debout contre la loi sur "les agents de l’étranger" », La Croix, 19 avril 2024.

[62Rayhan Demytrie, https://www.bbc.com/news/world-europe-68822483, 15 avril 2024, consulté le 16 avril 2024.

[63Régis Genté « Moscou fait pression ailleurs dans l’ex-URSS », Le Figaro, 17 avril 2024.

[64Faustine Vincent, « Géorgie : une loi sur la presse aux accents russes », Le Monde, 21 avril 2024.

[65https://meduza.io/news/2024/04/16/zelenskiy-podpisal-zakon-o-mobilizatsii, 16 avril 2024, consulté le 17 avril 2024.

[66Elizaveta Antonova, https://meduza.io/feature/2024/04/17/nikto-ne-hochet-zanimatsya-nepopulyarnymi-veschami, publié et consulté le 17 avril 2024.

[67Brigades internationales de solidarité, Soutien à l’Ukraine résistante, n° 28, 22 mars 2024, « Sept conclusions pour un 24 février », p. 7, traduction Patrick Le Tréhondat.

[68Brigades internationales de solidarité, Soutien à l’Ukraine résistante, n° 28, 22 mars 2024, « L’arrêt de la guerre signifie la mort de la dictature », p. 8-11.

[69Brigades internationales de solidarité, Soutien à l’Ukraine résistante, n° 28, 22 mars 2024, Albert Herszkowicz et Beslan Bokhvaureli, « Les enfants ukrainiens victimes de Poutine », p. 64-71.

[70https://meduza.io/en/feature/2024/04/01/fundamentals-of-homeland-security, 1er avril 2024, consulté le 2 avril 2024.

[72Dania Talatova, https://novayagazeta-eu.translate.goog/?_x_tr_sl=auto&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr, 29 mars 2024, consulté le 31 mars 2024.

[76Benoît Vitkine, « Mort en prison d’un Russe qui aidait les Ukrainiens à rentrer chez eux », Le Monde, 11 avril 2024.

[77https://t.me/astrapress/52907, 9 avril 2024, consulté le 10 avril 2024.

[78Russie, mon pays bien aimé, par Elena Kostioutchenko, traduit du russe par Emma Lavigne et Anne-Marie Tatsis-Botton, Noir sur Blanc, 400 p., 24 euros.

[84Faustine Vincent, « En Géorgie, retour du projet de loi contesté sur les agents étrangers », Le Monde, 5 avril 2024.

[85Pierre Avril, « À 80 ans, Gerhard Schröder ne regrette rien de ses amitiés russes », Le Figaro, 8 avril 2024.

[87Faustine Vincent, « Ukraine : des soldats piégés sur les sites de rencontre », Le Monde, 11 avril 2024.

Retrouvez la douzième partie de cette rubrique, mars 2024

Retrouvez la onzième partie de cette rubrique, février 2024

Retrouvez la dixième partie de cette rubrique, janvier 2024

Retrouvez la neuvième partie de cette rubrique, novembre-décembre 2023

Retrouvez la huitième partie de cette rubrique, septembre-octobre 2023

Retrouvez la septième partie de cette rubrique, juillet-août 2023

Retrouvez la sixième partie de cette rubrique, juin 2023

Retrouvez la cinquième partie de cette rubrique, mai 2023

Retrouvez la quatrième partie de cette rubrique, mars et avril 2023

Retrouvez la troisième partie de cette rubrique, janvier et février 2023

Retrouvez la deuxième partie de cette rubrique, décembre 2022

Retrouvez la première partie de cette rubrique, novembre 2022

Écoutez les interventions de Guy Dechesne sur RCN, Radio libertaire ou Radio Canut

Aller plus loin

Mardi 12 mars 2024

Depuis octobre 2022, Guy Dechesne recense longuement les actes de désertion, d’insoumission, de désobéissance et d’exil posés pour refuser de combattre, les actions de désobéissance civiles pour (...)

Mardi 6 février 2024

Depuis octobre 2022, Guy Dechesne recense longuement les actes de désertion, d’insoumission, de désobéissance et d’exil posés pour refuser de combattre, les actions de désobéissance civiles pour (...)

Vendredi 5 janvier 2024

Depuis octobre 2022, Guy Dechesne recense longuement les actes de désertion, d’insoumission, de désobéissance et d’exil posés pour refuser de combattre, les actions de désobéissance civiles pour (...)

Soutenir par un don