Retrouvez la première partie de cette rubrique, novembre 2022

Retrouvez la deuxième partie de cette rubrique, décembre 2022

Un volontaire de choix pour Wagner

Mikhail Popkov est un ancien policier russe. Il a été condamné à perpétuité pour avoir enlevé avec sa voiture de fonction, tué, mutilé et parfois violé post mortem 78 femmes qu’il jugeait frivoles. Dans une interview à la télévision d’État russe, il décrit son rêve : rejoindre les rangs de la milice Wagner pour pouvoir être libéré après six mois de combat. « Si je pense à mon profil militaire, je crois que c’est recherché en ce moment. » « Même si je suis en prison depuis dix ans, je ne pense pas avoir trop de mal à m’y remettre. » « Pour être honnête et objectif, si on me fait attendre encore pendant la période janvier-février, la période la plus froide – pour moi, le gel, y a pas pire – là je signe tout de suite [1]. » On craint ce que serait une nouvelle surenchère de cynisme patriotique à la télévision. La mort en direct ?

La délation est le devoir d’un patriote

Une Russe de 19 ans, Olesya Krivtsova, est assignée à résidence. Elle risque plusieurs années de prison pour des publications sur les réseaux sociaux et des tracts contre la guerre. Elle figure désormais sur la liste des terroristes. Elle a été dénoncée par des condisciples de l’université. « La délation est le devoir d’un patriote » a prétendu l’un d’eux au tribunal. Lors de son interpellation, le 26 décembre 2022, elle a été plaquée au sol avec son mari et un des policiers a brandi un marteau, expliquant qu’il s’agissait du « bonjour » de Wagner [2].

Un officier témoigne des tortures et des meurtres

Un ex-officier de l’armée russe, Konstantin Yefremov, interviewé par la BBC, raconte que, au début de l’invasion, il a été témoin de tortures et de meurtres de prisonniers ukrainiens par des troupes russes, sous l’autorité d’un colonel. Il a tenté de démissionner de l’armée à plusieurs reprises puis a été licencié pour avoir refusé de retourner en Ukraine. En septembre 2022, il s’est caché pour éviter la mobilisation. Avec l’aide de Gulagu.net, il a fui la Russie qui le considère comme traître et transfuge.

Que pense-t-il des Russes qui se laissent berner par Poutine ? « Quand ils vont au marché, ils savent qu’ils pourraient être lésés. Ils ne font pas confiance à leurs femmes, à leurs maris. Mais l’homme qui les trompe depuis vingt ans, il n’a qu’à dire un mot et ces gens sont prêts à aller tuer et mourir. Je ne peux pas le comprendre. »

Il termine : « Dieu merci, je n’ai blessé personne. Je n’ai tué personne. Dieu merci, je n’ai pas été tué. Je n’ai même pas le droit moral de demander pardon aux Ukrainiens. Je ne peux pas me pardonner, donc je ne peux pas m’attendre à ce qu’ils me pardonnent [3]. »

Atteintes aux droits en Ukraine

Au déclenchement de la guerre, les députés ont décidé qu’il y aurait un seul groupe politique qui s’appelle L’Ukraine. La démocratie n’a rien à gagner à cette union sacrée. Dans ces conditions, les oppositions risquent d’être soit étouffées, soit considérées comme une trahison du pays.

Dès avant l’invasion russe, la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine contrevenaient sur certains points au droit à l’objection de conscience défini par divers organes internationaux et la Cour européenne des droits de l’homme [4]. L’Ukraine, comme la Russie, refuse actuellement ce droit et condamne les objecteurs [5].

Une pétition lancée par vingt des plus grandes ONG ukrainiennes réclame la transparence des décisions de justice. Elle dénonce « une dissimulation d’informations » qui ne contribue « en aucune façon à la victoire de l’Ukraine, puisqu’elle sape la confiance du public dans les autorités, nécessaire pendant la guerre. »

Volodymyr Yavorsky, de l’association lauréate du prix Nobel 2022, le Centre pour les libertés civiles, note « Juger les militaires russes, c’est le plus important pour l’Ukraine, la presse internationale est conviée, il faut montrer une nation unie, il y a aussi une guerre de propagande. » En revanche, les procès des soldats accusés d’être prorusses se tiennent généralement à huis clos. Les raisons sécuritaires, la guerre, la loi martiale sont souvent évoquées. Plus de 5 000 détenus attendent leur procès. Dans la plupart des cas, ils ne sont pas poursuivis pour crime de guerre et reconnaissent les faits : un engagement volontaire dans l’armée russe, un changement de camp ou un enrôlement de force par la Russie dans les territoires qu’elle occupe.

Pour Olha Reshetylova, de l’ONG Initiative médiatique pour les droits de l’homme, cette situation laisserait des violations des droits et de la procédure se développer. Elle évoque notamment des procès de masse à l’été 2022. « Tôt ou tard il faudra parler de tout ça [6]. »

L’Ukraine lutte contre la corruption et a promulgué des lois sur l’indépendance de la presse et sur les minorités nationales mais, pour intégrer l’Union européenne, elle devra réformer la Cour constitutionnelle et les modalités de désignation des juges [7].

L’Ukraine est dénoncée par Human Rights Watch comme utilisatrice de mines terrestres antipersonnel alors qu’elle est État partie à la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel de 1997 [8].

Le Bureau des droits de l’homme des Nations unies a recensé les cas de mauvais traitements infligés aux prisonniers dans le cadre de la guerre en Ukraine. Il a interrogé plus de 400 prisonniers de guerre, tant ukrainiens que russes. « Malheureusement, nous avons constaté que la torture et les mauvais traitements des prisonniers de guerre se produisent des deux côtés », déclare Matilda Bogner, chef de l’équipe de surveillance des Nations unies en Ukraine [9].

Géorgie

Envahie par l’URSS en 1921, la Géorgie retrouve sa souveraineté en 1991. La Russie reconnaît et soutient militairement les républiques séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie et y maintient des bases militaires. La Géorgie perd ainsi le contrôle de 20 % de son territoire et redoute une annexion comme celle tentée en Ukraine.

Mikheil Saakachvili, président de la République de 2004 à 2013 et devenu opposant, écrit de sa cellule médicalisée où les mauvais traitements carcéraux et un empoisonnement aux métaux lourds le maintiennent depuis des mois. Il rappelle la guerre hybride imposée par la Russie à son pays : « Les coupures du gaz en plein hiver, les missiles balistiques contre les infrastructures vitales, les cyberattaques, la désinformation, les attentats terroristes, la crise migratoire et la déportation illégale par avions-cargos des Géorgiens vivant en Russie, le soutien armé aux séparatistes en Abkhazie et en [Ossétie du Sud] et la délivrance de passeports russes, le harcèlement constant par violation de nos espaces aérien et maritime, etc. […] Tout ce que l’Ukraine subit aujourd’hui, nous l’avons vécu sous ma présidence.[…] En Ukraine et en Géorgie, nous luttions contre le même ennemi : la corruption, les oligarques, l’obscurantisme ethno-religieux et leurs soutiens et alliés naturels à l’extérieur - le régime de Poutine, sa kleptocratie, son idéologie anti-européenne, son "monde russe" et son impérialisme [10]. »

L’actuelle présidente de la République, Salomé Zourabichvili, et une large proportion de la population soutiennent, avec conviction, l’Ukraine et l’intégration à l’Union européenne. Au contraire, le gouvernement mène une politique pro-Kremlin et n’applique pas les sanctions économiques contre la Russie. Pour cela, il est félicité par le ministre russe des Affaires étrangères de sa « résistance aux pressions occidentales ». Par opportunisme économique, il laisse entrer les exilés russes, mais refuse ce droit à des opposants à Poutine.

Des Russes fuient la mobilisation de septembre 2022 dans ce pays proche et qui autorise un séjour d’un an sans visa. Leur grand nombre déstabilise la faible population locale. La plupart sont peu politisés et veulent seulement éviter les combats. Ils ignorent le conflit entre leur pays et celui d’accueil. Généralement plus aisés que les Géorgiens, ils vivent comme des touristes dans une province russe. Leur nationalité et leur manque d’efforts pour s’intégrer, notamment en ne parlant que russe, suscitent l’animosité de certains Géorgiens. Ceux-ci redoutent les agents de Poutine, complices, provocateurs ou seulement passifs. David Katsavara, chef d’un mouvement contre l’occupation russe, s’alarme : « C’est une invasion hybride qui peut se transformer en opération militaire à tout moment. », comme lorsque des soldats sans uniforme sont intervenus en 2014 en Crimée. Il dénonce les sabotages, la désinformation et la délivrance de passeports russes en Géorgie. « La Géorgie n’a pas les moyens de se défendre, et ses institutions sont faibles, alors que les troupes russes ne sont qu’à quarante kilomètres de Tbilissi », s’inquiète Helen Koshtaria, du mouvement d’opposition Droa.

Anton Mikhalchuk a fui les persécutions politiques en 2018. Avec l’ONG Free Russia Foundation, il anime à Tbilissi une hotline pour aider les exilés à s’installer et à s’intégrer. Il tente d’éveiller leur conscience politique. Il déplore leur faible participation aux manifestations mensuelles de son organisation contre la guerre.

Des Géorgiens restent accueillants, comme cette dame qui loge à bon-marché une vingtaine de personnes, des Russes, des Biélorusses et un couple qui fait partie des 30 000 réfugiés ukrainiens. Ceux-ci s’indignent du silence politique des Russes et de leur futilité. L’un d’eux se justifie : « Depuis tout petit on me répète "Ne te mêle pas des histoires des autres, tu dois obéir, tu n’as aucun droit." […] "Chacun pour soi, ne pense qu’à toi, le reste sera décidé sans toi". » Il poursuit : « Être Russe aujourd’hui, c’est être coupable de n’avoir rien fait. […] Mon rôle désormais c’est de tout faire pour aider les Russes à se réveiller, parce que notre ennemi n’est ni en Ukraine, ni en Europe, ni aux États-Unis, mais au Kremlin [11]. »

Un autre réfugié, Grigori Sverdline confirme que les Russes, pour la plupart, hésitent à aller à contre-courant. Ils se conforment à l’éducation paternaliste qu’ils ont reçue : l’État est comme un père auquel, en tant qu’enfants, ils doivent obéir. C’est une habitude profondément ancrée en Russie de suivre la majorité, fût-ce au prix de sa propre dignité.

Grigori Sverdline dirige Idite Lessom, une organisation qui, depuis la mobilisation de septembre 2022, prête main-forte aux « hommes qui refusent d’aller en tuer d’autres ». Idite Lessom compte trois cents volontaires et huit collaborateurs permanents. Tous vivent hors de Russie pour des raisons de sécurité. En trois mois, l’organisation a aidé 4 000 personnes à éviter de répondre aux convocations de l’armée ou à s’enfuir si elles sont déjà mobilisées voire au front ou même, hospitalisées après une blessure au combat, pour ne pas y retourner. 300 à 400 personnes ont échappé au champ de bataille grâce à diverses aides : pour acheter des billets et quitter la Russie ou franchir les frontières illégalement, conseils juridiques, y compris pour obtenir un service civil…

L’organisation vérifie les dossiers de tous les solliciteurs. Elle refuse notamment son aide aux « défecteurs » de la milice Wagner pour ne pas aider des détenus à échapper à la prison.

Un officier s’est tiré une balle dans le pied pour être limogé. L’état-major l’a renvoyé au front. Il a quitté le pays avec l’aide de l’organisation [12].

Enseignement sur les « valeurs fondamentales »

Des cours obligatoires sont dispensés dans les écoles russes sur les « valeurs fondamentales », c’est-à-dire le patriotisme et le militarisme à outrance. Des enseignants refusent cette consigne discrètement ou frontalement, comme Tatiana Tschervenko qui a perdu son poste en ne voulant pas trahir la confiance de ses jeunes élèves par un patriotisme inculqué sous la contrainte [13].

Pétition

Une pétition de soutien aux objecteurs russes est disponible ici.

Des fleurs pour Dnipro

Le média régional 7x 7 compte trente-sept villes russes où des monuments à des écrivains ukrainiens ou en mémoire des répressions staliniennes sont fleuris ou servent de lieu de recueillement en hommage aux victimes de Dnipro, en Ukraine. Des messages sont déposés : « Non à la guerre », « Criminels », « J’ai honte », « Le Kremlin tue, l’Église bénit » … Une femme témoigne : « Il fallait que je vienne : pour moi, pour pouvoir me respecter, et pour que le monde sache que tous les Russes ne soutiennent pas cette horreur [14]. »

Retour des assassins

Après six mois de service, les premiers mercenaires de Wagner retrouvent leur liberté. Leur chef, Evgueni Prigojine, les harangue : « Si vous voulez revenir à la guerre, vous n’avez pas besoin de passer par la prison. […] Ceux qui veulent se marier, étudier, se faire baptiser, vous avez ma bénédiction. » « La patrie et le peuple s’inclinent devant vous. »

Parmi les libérés, Alexandre Tioutine, arrêté alors qu’il préparait le meurtre de sa nièce après avoir commandité plusieurs assassinats dont celui de sa femme et de ses jeunes enfants achevés à la hache, Kirill Neglin, trafiquant de drogue qui a passé sa femme à tabac et a promis, au tribunal, de la tuer à sa libération. Ces assassins ne risquent pas de faire baisser les statistiques qui indiquent que les affaires pénales pour des crimes commis avec armes à feu ou explosifs ont augmenté de 24 % en 2022 et triplé à Moscou et dans les régions frontalières de l’Ukraine.

Poutine a décoré au moins un ancien prisonnier recruté par Wagner. Un matricide a été enterré avec les honneurs militaires. Les autorités d’une petite ville de l’Oural ont refusé d’organiser une telle cérémonie. Prigojine a menacé d’emmener leurs enfants sur le front.

Le président de la Douma a prié les députés de préparer une loi de répression de la « discréditation des participants aux opérations militaires ». On ne pourra donc plus blâmer les assassins libérés [15].

Reprise en main disciplinaire

Russie

Le ministère russe de la Défense a élaboré un décret pour l’installation de prisons militaires sur les lieux de déploiement de l’armée, une pratique abandonnée depuis vingt ans. Ces prisons accueilleront, sans jugement, les infractions graves à la discipline, comme le refus de combattre ou l’abandon d’un poste ou d’une base militaire. Le texte spécifie que ces prisons seront des conteneurs ou des camionnettes et non des caves ou des trous dans le sol. Il réglemente donc une pratique dénoncée dans les prétendues républiques ukrainiennes annexées : des dizaines d’hommes entassés dans onze lieux souterrains recensés, photos à l’appui, par la chaîne Telegram Astra.

Dans une vidéo virale, un mobilisé insultait puis bousculait un sous-colonel qui l’avait lui-même poussé lors d’une altercation au sujet des casques et des gilets pare-balles, jugés déficients, distribués aux soldats. Le militaire a été condamné à cinq ans et demi de prison à régime sévère. Un autre mobilisé qui avait brandi un couteau lors d’une dispute a reçu une peine de six ans. Il s’agit de reprendre la discipline en main, après la mobilisation de septembre 2022 qui a donné lieu à des bagarres, à des morts accidentelles, à des beuveries sur des bases militaires et à de nombreux conflits entre mobilisés et officiers, le tout filmé par des milliers de téléphones.

Le 13 janvier 2023, dans un train entier, les mobilisés se sont révoltés d’être obligés de dormir dans des wagons sans chauffage par des températures proches des moins 15° C. Dans des vidéos, d’autres mobilisés se plaignent de devoir dormir dans des tranchées inondées [16].

Le Service pénitentiaire fédéral a été chargé de créer 24 colonies correctionnelles dans les régions d’Ukraine annexées [17].

Ukraine

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a approuvé des amendements au Code pénal qui renforceraient la responsabilité du personnel militaire en vertu de la loi martiale ou d’une situation de combat.

Les tribunaux ne pourront plus prononcer de peines réduites ou avec sursis à l’égard des militaires reconnus coupables de désobéissance, de non-respect des ordres, de menaces ou de violence à l’encontre du commandant, de désertion, d’abandon non autorisé de l’unité militaire ou du champ de bataille. De plus, les peines augmenteront pour les infractions administratives, par exemple, la consommation de boissons alcoolisées par les militaires.

Les militants des Droits de l’Homme estiment que les droits fondamentaux des militaires à la protection judiciaire sont ainsi limitée [18]. Plusieurs organisations avaient appelé le président à ne pas le signer et une pétition d’opposition à la loi enregistrée sur le site de la présidence avait rassemblé près de 35 000 signatures en décembre dernier [19].

Trahissez-vous Dieu par votre silence ?

Extraits d’une lettre d’Alexeï Gorinov à Vladimir Gundyaev (patriarche Kirill) en tant que chef de l’Église :

Cher Vladimir Mikhaïlovitch !
Maintenant, je purge une peine de 7 ans dans une colonie pénitentiaire uniquement parce que, lors d’une réunion du Conseil des députés municipaux, j’ai qualifié la soi-disant opération militaire spéciale de guerre, d’acte d’agression, j’ai informé mes collègues du nombre d’enfants décédés pendant les hostilités et j’ai exprimé mon opinion sur la nécessité de leur interruption. Tel est le prix de la liberté de pensée et d’expression en Russie aujourd’hui.
Comment se fait-il qu’aujourd’hui, alors que la Russie mène une guerre fratricide sur le territoire d’un État voisin, la voix de l’Église orthodoxe russe et la vôtre personnellement, en tant que premier représentant, ne se fassent pas entendre pour défendre la paix, appelant les dirigeants politiques de notre pays à revenir à la raison ?
Tout cela est-il conforme aux enseignements du Christ ? La guerre n’est-elle pas, du point de vue du christianisme, le mal suprême ?
Est-ce vraiment important pour Dieu, en qui, j’espère, vous croyez sincèrement, quelle langue parle une personne, de quelle nationalité et de quelle religion elle est ?
Je suis sûr que s’il existe, il aime tout le monde, sauf ceux qui privent les autres de la vie qu’il a donnée. Le trahissez-vous par votre silence ?
Au nom de quelle noble idée des centaines de milliers de personnes sont-elles tuées et mutilées des deux côtés des hostilités ?
Au nom de quelles valeurs chrétiennes les épouses restent-elles sans mari, les parents sans enfants et les enfants sans père, ou les reçoivent-elles du front comme des infirmes nécessitant des soins à vie ?
Cordialement, Gorinov Alexey Alexandrovitch

18.01.2023
Colonie correctionnelle n° 3, région de Vladimir [20]

Natalya Filonova

Une retraitée, Natalya Filonova, est, en Bouriatie, une des principales opposantes à la guerre. Elle se définit comme pacifiste, résistante non-violente et non militante, terme qu’elle trouve trop associé à l’ère soviétique. En 2014, elle organise un rassemblement contre l’entrée des troupes russes en Ukraine. Elle manifeste « pour être au coude à coude avec les jeunes, qui réalisent que l’avenir de la patrie est entre leurs mains ». Elle aurait frappé deux policiers avec un stylo à bille après avoir été interpellée lors d’un rassemblement, organisé à Oulan-Oude par le mouvement Vesna [21], contre la mobilisation de septembre 2022. La maison de Filonova est perquisitionnée. Les enquêteurs y trouvent un stylo à bille, « arme du crime ». Filonova est placée en résidence surveillée, fin octobre 2022. Elle quitte quelques jours sa résidence pour rejoindre son mari victime d’une crise cardiaque. Elle est incarcérée dans un centre de détention provisoire à cause de cela. Elle pourrait écoper jusqu’à 10 ans de prison pour « violences contre un représentant des autorités » [22].

Précédemment, elle avait demandé à un chauffeur de bus de retirer la lettre Z collée dans l’habitacle. En réponse, il a décidé de déposer tous les passagers et a emmené de force la femme au poste de police, où elle a été détenue. Elle a été condamnée à une amende de 35 000 roubles pour avoir discrédité l’armée russe [23].

Alexander Poletaev

Le 22 décembre 2022, un tribunal russe a condamné Alexander Poletaev à deux ans de prison dans une colonie sous régime général en vertu d’articles sur l’incitation à l’extrémisme et au terrorisme en raison de commentaires anti-guerre sur VKontakte. Cela a été rapporté à OVD-Info par un groupe de bénévoles qui soutiennent les prisonniers politiques [24].

Adresse pour les lettres à Poletaev :
ФКУ Следственный изолятор № 1 ГУФСИН России по Приморскому краю.
690 106, Приморский край, г. Владивосток, Партизанский проспект, 28 « б », Полетаев Александр Александрович, 2002 г. р.

Centre de détention PKU n ° 1 du GUFSIN de Russie dans le territoire de Primorsky.
690 106, territoire de Primorsky, Vladivostok, avenue Partizansky, 28 "b", Poletaev Alexander Alexandrovich, né en 2002

Ou via le service Internet "FSIN-Letter"

Brèves

Mikhail Alekseevich Zhilin, officier du FSO, refusant de se « rendre dans la zone de guerre pour le meurtre […] de citoyens ukrainiens, avec lequel [il est] catégoriquement en désaccord » est entré clandestinement au Kazakhstan. Il en a été extradé vers la Russie. Son épouse s’est envolée avec ses enfants pour la France dans l’intention d’y demander l’asile politique [25].

Une affaire pénale est engagée contre Olga Smirnova, membre de la « Résistance pacifique », à cause d’une lettre « Z » brûlée, en vertu d’un article sur la destruction d’objets du patrimoine culturel. Elle a déjà été détenue pour des écrits pacifistes [26].

La Cour suprême de Crimée (sous occupation russe) a confirmé le verdict d’Alexandre Tarapon : deux ans et demi dans une colonie à régime strict parce qu’il avait affiché sur les portes de la maison de son parent, Yuri Orlenko, membre de la Garde nationale, sa photo avec la légende « Ici vit un criminel de guerre qui tue des enfants ». Orlenko est mort sous le feu des roquettes pendant le procès [27].

En Russie, les monuments aux écrivains ukrainiens continuent à être fleuris en hommage aux victimes d’un immeuble résidentiel bombardé en Ukraine. La police interdit désormais de les photographier [28].

Répression en Russie et en Ukraine

Russie

Le Service russe de la BBC a étudié les textes de plus de 300 condamnations de 58 tribunaux militaires prononcées en vertu de l’article « sur l’absence non autorisée du lieu de service. » Au début, les tribunaux étaient moins stricts. Ceux qui s’échappaient de leur unité étaient souvent condamnés à une peine avec sursis ou à une amende.

La plupart des verdicts (121, soit 40 % du total) étaient des condamnations avec sursis (de six mois à cinq ans). Dans 68 cas (22 %), les tribunaux ont imposé des restrictions au service militaire (généralement sous la forme de déductions de salaire) et dans 67 autres cas, des amendes (de 10 à 100 000 roubles).

Une semaine avant la guerre, un soldat qui s’est absenté sans permission pendant un mois du camp d’entraînement en emportant un fusil d’assaut n’a reçu qu’une peine de six mois de probation.

En septembre 2022, à la veille de la déclaration de mobilisation en Russie, des amendements au Code pénal ont été introduits en urgence afin d’augmenter de manière significative les peines pour les « crimes contre le service militaire ». Parmi eux figurent des articles sur la désobéissance aux ordres, la résistance à un supérieur, l’abandon d’une unité sans permission et la désertion. Les soldats sous contrat encourent au minimum cinq ans de prison pour une absence de plus d’un mois. En « période de mobilisation ou de loi martiale », en « temps de guerre » ou en « conditions de conflit armé ou d’opérations de combat », le tribunal peut condamner à une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 10 ans. Un soldat blessé en Ukraine et en cours de rééducation dans un sanatorium n’a pas rejoint son unité et a été condamné à une amende de 100 000 roubles.

La participation à « l’opération spéciale » est devenue une circonstance atténuante mais les troubles de stress post-traumatique, les engelures ou les lacunes et incohérences du commandement ne sont plus considérées. « Un militaire doit continuer à servir dans des conditions inhumaines. », déplore un avocat du mouvement Appel à la conscience. Les convictions affirmées hostiles à « l’opération militaire spéciale » sont aggravantes.

En octobre 2022, un caporal a été condamné à deux ans dans une colonie pénitentiaire pour s’être fait exploser une grenade dans la main afin d’échapper au service militaire.

Sur la carte d’identité militaire de certains réfractaires, figure la mention « Sujet à la trahison, au mensonge et à la tromperie, a refusé de participer à une opération militaire spéciale » [29], ce qui pénalise dans la recherche de travail.

Ukraine

Agressée, envahie, bombardée, la population ukrainienne est fortement encline à s’engager dans la résistance.

Ravis lors de la réception des premières armes antichars américaines Javelin, des manifestants ukrainiens brandissaient, en mars 2022, des icônes de Marie-Madeleine. Cette sainte emblématique de la tradition orthodoxe est devenue « Sainte-Javeline » protectrice de l’Ukraine. Auréolée des couleurs nationales, jaune et bleu, elle brandit un missile [30]. Depuis, des parents baptisent leur fille Javelina.

Des organisations non gouvernementales sont créées pour récolter des fonds et offrir des équipements militaires à l’armée [31].

« En Ukraine, comme le disait avant l’offensive poutinienne Nina Potarska de la section ukrainienne de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, il est difficile de s’exprimer quand le militarisme envahit tous les esprits. », rappelle Bernard Dréano, membre de l’Assemblée européenne des citoyens [32].

Le 16 janvier 2023, la cour d’appel d’Ivano-Frankivsk a rejeté l’appel de Christian Vitaly Alekseenko contre sa condamnation à un de prison pour avoir refusé, pour des motifs religieux de conscience, de se soumettre à l’appel dans l’armée. Le président du tribunal a exprimé son mécontentement que le tribunal ait reçu des messages du monde entier en faveur d’Alekseenko. Un service civil de remplacement lui a été refusé. Il s’agit de la cinquième condamnation connue pour ce motif par un tribunal ukrainien depuis l’invasion russe. Les quatre autres objecteurs ont été condamnés à des peines plus lourdes mais avec sursis. Dans les années 1990, pour des raisons de conscience, Christian Vitaly Alekseenko n’a pas servi dans l’armé d’Ouzbékistan, où il vivait alors.

Seuls les hommes appartenant à dix communautés religieuses reconnues comme pacifistes par l’État (ce qui n’est pas le cas de Christian Vitaly Alekseenko) sont autorisés, par un décret du Conseil des ministres du 10 novembre 1999, à opter pour un service civil alternatif, uniquement.

Le Comité des droits de l’homme des Nations Unies (ONU) dans ses observations finales du 9 février 2022 sur l’Ukraine a souligné que « des alternatives au service militaire devraient être accessibles à tous les objecteurs de conscience sans discrimination quant à la nature de leurs convictions justifiant l’objection (qu’il s’agisse de convictions religieuses ou de convictions non religieuses fondées sur la conscience) ».

Le Bureau européen des objecteurs de conscience (BEOC), War Resisters’ International (WRI), le Mouvement international de la réconciliation (IFOR) et Connection e.V. (Allemagne) considèrent que la condamnation d’Alekseenko constitue une violation flagrante du droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion, garanti par l’article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, auquel on ne peut déroger « même en période d’urgence nationale menaçant la vie de la nation [33] ».

Les organisations rappellent également leur ferme condamnation de l’invasion russe de l’Ukraine, et appellent les soldats à ne pas participer aux hostilités et toutes les recrues à refuser le service militaire. L’Ukraine est membre du Conseil de l’Europe et doit continuer à respecter la Convention européenne des droits de l’homme.

Le 21 août 2022, le ministère ukrainien de la Défense a déclaré au Mouvement pacifiste ukrainien que pendant la loi martiale, le droit d’effectuer un service civil de remplacement avait été suspendu. C’est le cas également en Russie. Cette dernière, en outre, enrôle de force sur les territoires qu’elle occupe en Ukraine. Il s’agit d’un crime au sens de la Convention de Genève (IV) relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, qui couvre les droits des civils dans les territoires occupés par un autre État (qualifiés de « personnes protégées »). L’article 51 stipule : « La Puissance occupante ne peut contraindre des personnes protégées à servir dans ses forces armées ou auxiliaires. Aucune pression ou propagande visant à obtenir un enrôlement volontaire n’est autorisée. »

Un rapport analytique du 11 mai 2022 (A/HRC/50/43) du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme note que la Russie a gravement violé les droits de l’homme sur le territoire occupé ukrainien illégalement en Crimée en enrôlant plus de 3 000 personnes dans les forces armées russes [34].

L’Archipel du Goulag

Les œuvres littéraires qui « n’ont pas résisté à l’épreuve du temps et ne correspondent pas à la réalité » devraient être exclues du programme scolaire, comme L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, a déclaré Dmitry Vyatkin, premier chef adjoint du parti Russie unie à la Douma d’État. Il prétend rétablir la justice historique des œuvres soviétiques qui inculquent un sentiment de patriotisme et préservent la mémoire historique [35].

Le sabre et le goupillon

Le patriarche Kirill estime que l’Église orthodoxe russe devrait aider davantage l’armée russe, il appelle à « mobiliser les paroissiens ». « Collectez de l’argent, envoyez des colis, si possible, allez-y vous-même, soutenez les militaires. » « Chaque prêtre devrait être en première ligne du front - le front spirituel. » Il compare la guerre en Ukraine à la Grande Guerre patriotique et à la Guerre patriotique de 1812, lorsque « presque toute l’Europe unie a tenté de conquérir la Russie. […] La Russie, qui rejette les pires manifestations de la mondialisation, est devenue un phare pour le monde. Les gens voient la Russie comme un pays qui incarne la loyauté envers les valeurs traditionnelles, telles que la famille, le sens du devoir, le patriotisme » [36].

Serbie

Les affinités entre la Serbie et la Russie, pays slaves et orthodoxes, sont fortes. Après le bombardement de Belgrade pour mettre fin à la guerre du Kosovo, une forte proportion de la population serbe partage avec Poutine la haine de l’Otan. Le président serbe, Aleksandar Vučić, a déclaré qu’il était reconnaissant à la Russie de l’avoir soutenu au Kosovo, ce qui explique pourquoi la Serbie refuse de pratiquer les rétorsions économiques contre Moscou. Belgrade est la seule ville d’Europe théâtre de manifestations massives pour soutenir la guerre de Vladimir Poutine et dénoncer l’Otan. Le gouvernement serbe, lui, a condamné le conflit à l’ONU tout en refusant de s’aligner sur les sanctions occidentales.

Vučić a été un collaborateur de Slobodan Milosevic et un faucon ultranationaliste. « Si vous tuez un Serbe, nous allons [tuer] cent Musulmans », menace-t-il en juillet 1995. Il soutient des criminels contre l’humanité, le général Ratko Mladic dit « le boucher des Balkans » et Radovan Karadzic [37].

Le président Vučić, converti en pro-européen, est réélu dès le premier tour en avril 2022. En janvier 2023, il répond à une interview de Bloomberg : « Pour nous, la Crimée c’est l’Ukraine, le Donbass c’est l’Ukraine, et ça le restera. »

La compagnie aérienne nationale maintient des liaisons avec la Russie et le pays est une des destinations favorites des opposants à Poutine. Un groupe Telegram destiné aux nouveaux arrivants compte des centaines de participants. « Mon père m’a dit que je n’étais plus un patriote et que je devais rester pour contribuer à l’économie », dit Kirill, un ingénieur de 31 ans. « Mais je comprenais parfaitement que si je restais, tous mes impôts allaient directement contribuer à la guerre [38]. »

L’ambassadeur américain à Belgrade se réjouit de la demande du président Vučić de cesser les tentatives de recrutement pour Wagner dans le pays. « C’est révélateur de ce que la Russie a de mieux à offrir aux Serbes : la chance de mourir dans un pays lointain pour la guerre d’agression d’un autre [39]. »

Turquie

La Turquie est une des destinations privilégiées des Russes qui fuient leur pays. De janvier à septembre 2022, près de quatre millions de Russes sont allés en Turquie. Ils y ont acheté plus de propriétés en 2022 qu’au cours des six années précédentes cumulées [40]. Au cours de l’année, 153 000 citoyens russes y ont reçu des permis de séjour, plus que de tout autre pays. Pourtant, à partir du 26 décembre 2022, les refus non motivés sont devenus massifs malgré des démarches onéreuses. Les Ukrainiens semblent ne pas se heurter aux mêmes difficultés.

Pour interrompre l’inflation des prix des logements et des loyers due à l’afflux d’exilés, une pétition signée par 16 000 personnes demande l’interdiction de louer des logements aux étrangers à Antalya. Peut-être que, à l’approche des élections, Erdogan veut satisfaire son électorat ou qu’il cède aux sollicitations de Poutine [41].

Fuite des cerveaux

Le ministre russe du Développement numérique, affirme que 100 000 spécialistes de l’informatique ont quitté le pays, soit 10 % de tous les professionnels russes de l’informatique. Le ministre note également que 80 % d’entre eux continuent à travailler pour le marché russe depuis l’étranger. Cependant, le gouvernement crée de plus en plus d’obstacles à ces derniers. Le parti poutinien Russie unie a préparé un projet de loi interdisant à ses ressortissants, résidents fiscaux d’autres pays, de travailler dans certains domaines [42]. De telles restrictions peuvent obliger les spécialistes qui ne veulent pas retourner en Russie, craignant une nouvelle vague de mobilisation, à se tourner encore plus activement vers des entreprises étrangères. Cela pourrait aggraver la pénurie de personnel hautement qualifié sur le marché du travail russe.

Johannes Wachs, chercheur au Complexity Science Hub Vienna, étudie les variations de GitHub, la plateforme en ligne la plus populaire pour l’hébergement et la collaboration sur des projets informatiques. Selon lui, la plupart des informaticiens ont déménagé aux États-Unis, les leaders parmi les pays d’Europe occidentale sont l’Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Un grand nombre de développeurs se sont dirigés vers les pays proches de la Russie qui offrent une entrée sans visa. La Géorgie et l’Arménie ont accueilli tellement d’informaticiens russes et biélorusses que le nombre d’utilisateurs de ces deux pays a augmenté de manière phénoménale : 94 % et 41 %, respectivement.

La fuite des cerveaux de Biélorussie est encore plus remarquable que celle de la Russie. La Pologne en a accueilli près de la moitié (46 %), suivie de la Géorgie (11 %), de la Lituanie (8 %) et des États-Unis (6 %) [43].

Désertions

« Dmitri Perov, recherché pour avoir volontairement quitté une unité militaire sans autorisation, a été retrouvé et éliminé », annonce le gouvernement de la région de Lipetsk, dans l’ouest de la Russie, sur Telegram [44]. Le soldat, qui était armé, aurait résisté à son arrestation [45].

Huit militaires mobilisés en septembre 2022 se sont volontairement rendus avec les armes qu’ils avaient emportées alors qu’ils allaient être envoyés au front sans préparation suffisante. Ils voulaient seulement sauver leur vie et leur santé [46].

Des mères et des épouses ont publié une vidéo d’une trentaine de conscrits où leur porte-parole s’exprime : « Le commandant de la compagnie nous a ordonné de nous retirer des positions car nous étions sous les tirs de chars et de mortiers. […] Nous n’avions que des fusils d’assaut, les autres armes étaient endommagées. Maintenant, ils veulent nous accuser de désertion parce que le commandant de la compagnie dit qu’il n’a pas donné cet ordre [47]. »

Selon les épouses et les mères, la quasi-totalité du salaire de leurs proches est consacrée à l’équipement. Une épouse explique : « Les enfants, bien sûr, sont fiers que leur père défende la Patrie. Et nos maris ne se sont pas cachés lors de la mobilisation. Nous voulons tous gagner. Et c’est pourquoi nous exigeons des conditions pour cela : des uniformes et des armes normales, ainsi que du personnel militaire professionnel œuvrant dans les points chauds [48]... »

Brèves

Le chef de la milice Wagner, E. Prigojne a exprimé l’avis que YouTube n’a pas été fermé jusqu’à présent, car « il y a un grand nombre de personnes dans l’administration présidentielle qui ne pensent qu’à une chose : si seulement la Russie perdait la guerre le plus tôt possible ». Il a qualifié ces personnes de « traîtres à leur peuple et à leur pays » et a promis qu’à l’avenir, ils attendraient « le marteau de Wagner » [49]. Il évoquait ainsi l’arme de l’exécution filmée d’un déserteur de la milice.

Le tribunal régional de Briansk a prononcé au moins cinq condamnations de cinq à sept ans de prison en vertu de l’article sur la participation à une formation armée illégale. Les accusés prévoyaient de combattre pour l’Ukraine au sein de la légion Liberté de Russie [50].

Dans plusieurs villes russes, aux pieds de monuments de poètes ukrainiens, on a déposé des fleurs, une photo de l’immeuble de Dnipro bombardé par l’armée russe où de nombreux civils ont été tués ou blessés et des bougies formant le nom de cette ville. Quatre personnes ont été arrêtées à Moscou et les objets retirés par les forces de l’ordre. Malgré la présence d’un fourgon de police, des fleurs continuent à être déposées [51].

Un ancien commandant de Wagner fuit en Norvège

Andrey Medvedev est un ancien membre de la milice privée Wagner qui a commandé le mercenaire Evguéni Noujine, recruté en prison comme lui, puis exécuté à coups de masse par la société militaire privée. Dans une vidéo publiée par Gulagu.net, en décembre 2022, Mevedev annonçait faire défection de Wagner et en dénonçait des exactions [52]. Vladimir Osechkin, le fondateur de Gulagu.net, déclare à CNN : « Andrey a décidé de quitter Wagner. Une fois que cela s’est produit, il a été recherché par les services de sécurité de Wagner et les services spéciaux russes. Il y avait une menace pour sa vie. […] Nous n’essayons pas de justifier ses actions par rapport à sa participation au groupe Wagner. Mais il faut comprendre qu’il a décidé de fuir le groupe Wagner en tant qu’organisation terroriste qui tue à la fois des Russes et des Ukrainiens. » Osechkin a fourni à Medvedev des provisions, des vêtements et un téléphone.

Dans la nuit du 12 au 13 janvier 2023, l’ex-mercenaire franchit illégalement la frontière norvégienne. C’était son troisième essai. Dans une vidéo sur la chaîne YouTube de Gulagu [53], il explique avoir quitté Wagner après avoir assisté aux meurtres de recrues qui ont refusé de se battre contre les Ukrainiens ou qui ont voulu déserter. Il évoque ainsi le rôle d’une unité spéciale, qui exécute à la fois des Ukrainiens et les mercenaires errants. Il demande l’asile politique et est envoyé dans un centre pour migrants. Il annonce qu’il expliquera à la police norvégienne et à un éventuel tribunal international ce qu’il a vu en Ukraine. D’après le commissaire norvégien aux frontières, la Russie n’a pas demandé son extradition [54]. Mais plusieurs pays, dont l’Ukraine, pourrait la réclamer pour le juger. Ravn-Christensen de l’Association ukrainienne de Norvège y serait favorable. « Nous le voyons comme un criminel, qui doit bien sûr être jugé. Soit devant un tribunal international, soit en Ukraine. Nous pensons que la Norvège devrait garantir sa sécurité, afin qu’il ait la possibilité de fournir des informations sur d’autres criminels de guerre et qu’il puisse témoigner. C’est important. Il est également important que la Norvège coopère étroitement avec l’Ukraine dans ce domaine [55]. »

Camilla Guldahl Cooper est professeure associée à l’École d’état-major de l’Académie norvégienne de la défense et experte en droit international. Si Medvedev est considéré comme un criminel de guerre, la professeure doute qu’il obtienne un permis de séjour. Cependant, les menaces de mort qui pèsent sur lui le protégeront de l’expulsion vers la Russie [56].

Le chef de Wagner, Prigojine, confirme sur Telegram que Medvedev a servi dans son entreprise et déclare qu’il « aurait dû être poursuivi pour avoir tenté de maltraiter des prisonniers. […] Faites attention, il est très dangereux [57]. » . Medvedev dément : « J’ai signé un contrat avec le groupe le 6 juillet 2022. J’avais été nommé commandant de la première escouade du 4ème peloton du 7ème détachement d’assaut. Lorsque les prisonniers ont commencé à arriver, la situation à Wagner a vraiment changé. Ils ont arrêté de nous traiter comme des humains. Nous avons juste été projetés pour nous battre comme de la chair à canon.
Chaque semaine, ils nous envoyaient plus de prisonniers. […] Les pertes étaient élevées. Nous perdions 15 à 20 hommes rien que dans notre peloton. Autant que je sache, la majorité d’entre eux ont été enterrés en LPR [République populaire de Louhansk] et déclarés disparus. Si vous êtes porté disparu, il n’y a pas d’indemnité d’assurance pour les proches. » Il affirme que des prisonniers étaient « abattus pour avoir refusé de se battre ou pour avoir trahi » [58].

Le président serbe, Aleksandar Vucic, critique la Russie et lui demande de cesser les petites annonces de recrutement pour Wagner dans le pays. La loi serbe interdit en effet à ses citoyens de participer à des conflits à l’étranger [59].

Le Rambo russe

L’acteur Artur Smolyaninov, surnommé le Rambo russe, était la vedette d’un des films préférés de Vladimir Poutine sur une unité soviétique combattant les insurgés afghans. Maintenant, il est classé comme « agent étranger » et fait l’objet d’une enquête criminelle. Ce n’est pas une surprise car, en exil, sans doute en Lettonie, il déclare : « Je ne ressens que de la haine envers les gens du côté russe de la ligne de front. Et si j’étais là sur le terrain, il n’y aurait pas de pitié. […] Si je devais aller à cette guerre, je ne me battrais que pour l’Ukraine. » Il a enregistré une chanson de l’ère soviétique, Temnaya Noch, avec des paroles remaniées qui font référence à « un bunker, où se cache un Führer, et où un petit cuisinier chauve, nourrit le Führer à la cuillère". Le cuisinier évoque Evguéni Prigojine, qui dirige la société militaire privée Wagner et a fait fortune grâce à des contrats de restauration avec le Kremlin [60].

L’accueil des Russes dans l’Union européenne

Quelques jours avant la mobilisation russe de septembre 2022, Cyrille Bret, maître de conférence à Sciences Po, et Florent Parmentier, enseignant à Sciences Po et chercheur associé à HEC, écrivent, sur Telos, à propos de l’accueil de Russes dans l’Union européenne : « Une interdiction de visas touristiques pour les 140 millions de citoyens russes […] placerait sur un même pied de responsabilité stratégique un oligarque du secteur militaro-industriel et un simple citoyen russe. Elle instaurerait une identité de traitement entre un chef de guerre et un quidam du seul fait de sa nationalité. Elle cimenterait une solidarité indéfectible entre l’homme de la rue et les membres actifs du régime Poutine, qui pourrait à peu de frais reprendre sa rhétorique du ressentiment à l’égard des Occidentaux. En science politique, ce principe a été théorisé sous le nom de « ralliement autour du drapeau » (rally ’round the flag effect). […] Faute d’améliorer la position de l’Ukraine ou de renforcer le mouvement anti-guerre en Russie, l’efficacité politique de sanctions indiscriminées ne peut que laisser sceptique. C’est donc bien la poursuite d’une politique de sanctions ciblées qui permettra à terme à l’Europe de peser dans ce conflit [61]. »

En janvier 2023, les mêmes s’interrogent : « Faut-il accueillir ces réfugiés d’un pays récemment reconnu par le Parlement européen comme un "État terroriste" ? Au contraire, leur présence en Russie ne contribuerait-il pas à fragiliser le régime de l’intérieur ? Si nous n’assistons pas ces réfugiés, peut-on encore se draper des valeurs humanistes régulièrement revendiquées ? Leur présence n’induit-elle pas un risque pour la sécurité européenne ? Ne vaut-il pas mieux les accueillir plutôt que les voir gonfler les rangs des mobilisés sur le terrain ukrainien ? […]
La suspicion vis-à-vis de ces "touristes" règne, et plusieurs États ont œuvré dans le but de mettre fin aux visas touristiques pour les Russes. La Première ministre estonienne Kaja Kallas plaidait ainsi en ce sens pour des raisons de crédibilité et de moralité en août dernier, contre la Grèce, Chypre ou l’Allemagne qui plaidaient en sens inverse pour plus de réalisme. Si les eurodéputés viennent de faire le choix de refuser les passeports émis par la Russie dans les zones qu’elle occupe en Géorgie et en Ukraine, fin novembre, elle n’empêche pas aujourd’hui les personnes fuyant le conflit d’entrer dans l’UE pour des motifs humanitaires. C’est que ces mouvements sont lus différemment : pour certains, les migrants russes votent contre la guerre avec leurs pieds.
À tout le moins, l’émigration est un indicateur de désobéissance et de désaccord avec les orientations du Kremlin. Cette émigration de masse n’est pas sans rappeler le mouvement de fuite qu’a connu l’ancien Empire russe en 1917 après la révolution bolchévique et les famines de 1921-1922, qui avait conduit à la création d’une politique spécifique, celle du passeport Nansen, permettant l’accueil des réfugiés. L’idée de ce passeport avait été portée par Fridtjof Nansen, premier Haut-commissaire pour les réfugiés de la Société des Nations, et avait essentiellement concerné les personnes devenues apatrides par le décret soviétique du 15 décembre 1921, révoquant la nationalité de tous les émigrés (y compris Igor Stravinski, Marc Chagall ou le jeune Vladimir Nabokov…). À l’époque, certains parviennent à passer les frontières de la Pologne, des États baltes ou de la Roumanie, mais d’autres meurent noyés, tués par les garde-frontières soviétiques ; d’autres, plus tard, seront envoyés au Goulag. […]
Alors que les relations interétatiques et entre leaders sont aujourd’hui compliquées entre Moscou, Tbilissi et Erevan, la fuite des Russes a donné un coup de pouce inattendu et non intentionnel aux économies de l’Arménie et de la Géorgie [62]. »

En effet, selon l’économiste Ruben Enikolopov [63], plus de 150 000 jeunes Russes éduqués se sont installés provisoirement en Arménie, augmentant le potentiel de main-d’œuvre du pays d’environ un dixième. Le taux de croissance du PIB a augmenté de 14,8 % par rapport au troisième trimestre de 2022. La Géorgie a profité aussi d’une croissance importante. De janvier à fin octobre 2022, 2,2 milliards de dollars sont arrivés en Géorgie depuis la Russie, soit 12,6 % du revenu de l’économie du pays. Depuis le début du conflit, la Serbie a accueilli 100 000 citoyens russes qui favorisent l’économie locale.

Torturé par le FSB

En juin 2022, Igor Paskar lance un cocktail Molotov sur le siège du Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie ou FSB, à Krasnodar. Il attend d’être arrêté, avec de la peinture aux couleurs ukrainiennes sur le visage. Des agents du FSB l’emmènent dans un bureau. Ils le menottent et lui mettent un sac sur la tête. « Après cela, ils ont commencé à me donner des coups de pied, m’ont mis une grenade (ou un modèle factice) dans les mains et ont dit qu’ils étaient sur le point de tirer la goupille. Ils ont mis un pistolet sur ma tempe et ont menacé de me tirer dessus. Puis ils ont mis des bagues à mes deux majeurs et ont commencé à envoyer des décharges électriques. »

Le 9 janvier 2023, il déclare au tribunal que sa position était « strictement pacifique, et visait à montrer aux opposants à cette guerre monstrueuse qu’ils ne sont pas seuls, et à montrer à nos voisins ukrainiens que nous ne sommes pas tous des zombies endoctrinés par la propagande. » Il risque jusqu’à 15 ans de prison pour terrorisme [64].

Exils

Corée du Sud

Cinq citoyens russes qui ont fui le pays pour éviter la mobilisation sont bloqués à l’aéroport de Séoul. L’un d’eux, étudiant bouriate, raconte qu’il est parti en voiture avec quelques voisins : « J’ai quitté la maison dans la nuit du 24 septembre, quelques heures après avoir reçu l’avis de conscription. J’ai décidé de partir le plus tôt possible car ils auraient pu venir me chercher le matin. […] Je me porterais volontaire (pour me battre) si quelqu’un nous attaquait et mettait mes proches en danger. […] Mais c’est une tout autre histoire quand mon propre pays est l’agresseur. Je ne prendrai jamais les armes pour aller tuer des innocents en Ukraine. » Via la Mongolie et les Philippines, il est arrivé en Corée du Sud qui lui a refusé le statut de réfugié. Depuis le 12 novembre, il vit avec ses compatriotes dans la salle d’attente de l’aéroport. Le ministère de la Justice leur fournit un muffin et un pack de jus pour le petit-déjeuner et le dîner, et du riz au poulet pour le déjeuner. En 2021, le taux d’acceptation des réfugiés en Corée était de 1,3 %, le deuxième plus faible des pays du G-20.

Un autre Russe est dans la même situation depuis le 14 octobre 2022. Selon ses propres mots, il a protesté farouchement contre le régime corrompu de Poutine bien avant l’invasion de l’Ukraine. Après un interrogatoire violent qui a suivi une manifestation, il a dû être opéré.

Un troisième explique : « Selon les lois russes, je ne suis même pas éligible à la conscription militaire. Mais en novembre, des militaires sont venus chez moi et m’ont forcé à signer un document selon lequel je serais considéré comme un déserteur si je ne me présentais pas à l’armée quelques jours plus tard. »

Si le recours auprès du ministère de la Justice n’aboutit pas, les réfractaires risquent le renvoi en Russie [65].

Amérique latine

Le site Meduza [66] publie des témoignages sur le quotidien d’hommes et de femmes qui ont fui le régime russe pour l’Équateur, l’Argentine, l’Uruguay ou le Costa Rica, qui s’y intègrent avec bonheur et apprécient l’accueil de la population. « Nous ne nous attendions pas à ce que les gens ici soient si ouverts, amicaux et joyeux. Cinq mois n’est peut-être pas le bon moment pour enlever les lunettes roses, mais au Costa Rica, il y a un sentiment fondamental de sécurité, de calme et une confiance intérieure que le monde va bien. Il va nous falloir du temps pour réaliser que ce n’est pas un conte de fées. »

Podcast

Dans le cadre d’une série de Cultures Monde, « Service militaire : les citoyens en armes », une excellente émission de Julie Gacon sur France Culture à propos de la conscription en Russie et en Ukraine, avec Anna Colin Lebedev, Françoise Daucé et Anastasia Fomitchova, en réécoute ici.

Arrêter le seigneur de l’Enfer

En 2018, le Patriarcat œcuménique de Constantinople accorde l’autocéphalie aux orthodoxes d’Ukraine. La subordination au Patriarcat de Moscou est rejetée par L’Église orthodoxe d’Ukraine. Il ne faut pas confondre celle-ci avec l’Église orthodoxe ukrainienne qui reste soumise à Moscou et à son patriarche Kirill [67].

Le 24 février 2022, le patriarche de Constantinople communique :
« Bouleversé par l’invasion du territoire de la République d’Ukraine par les forces armées de la Fédération de Russie à l’aube aujourd’hui, Sa Toute Sainteté le patriarche œcuménique Bartholomée a contacté […] le primat de l’Église orthodoxe d’Ukraine […]. Il lui a exprimé sa profonde tristesse face à cette violation flagrante de toute notion de légitimité internationale, ainsi que son soutien au peuple ukrainien qui lutte pour ce qu’il y a de plus sacré, et aux familles des victimes innocentes.
Sa Toute-Sainteté condamne cette attaque, non provoquée, de la Russie contre l’Ukraine, un État indépendant et souverain d’Europe, ainsi que la violation des droits de l’homme et la violence brutale contre nos semblables et, surtout, contre les civils [68]. »

Plus tard, il souligne les similitudes entre le « messianisme » de Moscou et l’idéologie du Troisième Reich et accuse ses anciens frères de Moscou d’avoir jeté les bases conceptuelles de l’agression [69].

Le pouvoir russe s’efforce de donner une dimension religieuse et sacrée à son offensive contre l’Ukraine.

En novembre 2022, l’ex-président Dmitri Medvedev, numéro deux du Conseil de sécurité russe, affirme que l’« objectif sacré » de l’offensive est d’« arrêter le seigneur de l’Enfer ». « Nous combattons ceux qui nous détestent, qui interdisent notre langue, nos valeurs et même notre foi. », déclare D. Medvedev, pour qui les ennemis de la Russie sont « les nazis » ukrainiens et « les chiens » de l’Occident.

Des dizaines de prêtres sont envoyés sur le front pour soutenir les soldats. L’un d’eux justifie l’assaut contre l’Ukraine qui défend les « valeurs traditionnelles » protégées par le Kremlin et l’Église orthodoxe russe [70].

Le recteur d’une église dans la région russe d’Irkoutsk, a déposé un rapport au FSB contre un paroissien qui estimait que la guerre est une guerre d’agression. L’affaire a été classée pour prescription [71].

Comme Poutine, Kirill, le patriarche orthodoxe de Moscou, est un ancien membre du KGB soviétique. Il a fait fortune dans le trafic de cigarettes, avec la bénédiction du pouvoir russe et en profitant des exemptions fiscales dont l’Église bénéficie. Il est passionné, de yachts, de belles voitures, de ski et de montres [72] (une d’elles, à 20 000 euros a fait scandale.).

Alors que le précédent patriarche, Alexis II, devenu le chef de l’Église orthodoxe russe pendant la perestroïka, a protesté contre la première guerre de Tchétchénie, Kirill apporte une légitimité spirituelle à la politique expansionniste du Kremlin. Selon le jeu de mots de Libération [73], il « n’a Dieu que pour Poutine. » Son imposante mitre blanche tranche sur les photos quand il siège au milieu d’un important groupe de gradés militaires [74].

En février 2012, en pleine messe, cinq femmes du groupe punk, les « Pussy Riot », montent sur l’autel et chantent : « Vierge Marie, chasse Poutine ! Et toi, chien de patriarche, tu crois en Poutine, alors que tu ferais mieux de croire en Dieu. » Reconnues coupables de « vandalisme motivé par la haine religieuse » et « hooliganisme », trois Pussy Riot sont condamnées à deux ans de camp [75].

En avril 2022, au cours d’une messe, Kirill prie : « Dans cette période difficile pour notre Patrie, que le Seigneur aide chacun de nous à faire corps, y compris autour du pouvoir. ». Après la mobilisation de septembre 2022, il prêche : « Si quelqu’un, poussé par le sens du devoir et la nécessité d’honorer son serment […], meurt dans l’accomplissement de ce devoir, […] il se sera sacrifié pour les autres. Et donc, nous croyons que ce sacrifice lave tous les péchés qu’une personne a commis [76]. »

« C’est exactement ce terme qui était utilisé par le pape Urbain II lorsqu’il a béni la croisade promettant aux croisés que leurs péchés seraient pardonnés », explique, dans une interview à l’AFP, Andreï Kordotchkine, prêtre de l’Église orthodoxe russe en poste à Madrid. « Cette rhétorique de “guerre sainte” vient tout droit du Moyen Âge. Mais il est impossible de revenir dans le passé. […] Une guerre, qui est une forme de meurtre, ne peut avoir aucun sens spirituel. »

Le groupe Human Rights Without Frontiers a soumis à la Cour pénale internationale (CPI) un rapport « documentant la complicité du patriarche Kirill dans les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité de la Russie en Ukraine. » Il estime que Kirill a préparé le terrain et justifié la guerre comme une guerre contre la décadence occidentale et les moyens de protéger les valeurs spirituelles russes.

« Ce n’est pas seulement la société (russe) qui est divisée, mais aussi l’Église et le clergé [77]. », estime Andreï Kordotchkine. En effet, dès le 1er mars 2022, une tribune contre « la guerre fratricide » a été signée par 293 religieux orthodoxes dont beaucoup vivent à l’étranger. Plusieurs signataires ont été sanctionnés par la justice et par le patriarcat, confie l’un d’eux. « Certains ont été déplacés de leur paroisse où ils servaient depuis des années et remplacés par des prêtres loyaux envers le pouvoir. », déplore-t-il, qualifiant l’offensive russe de « catastrophe ». « Ces dernières années, les liens entre la haute hiérarchie orthodoxe et le pouvoir se sont renforcés. » « L’État a beaucoup aidé l’Église et cette aide a créé une grande dépendance. »

Ioann Kurmoyarov, prêtre orthodoxe, demande, en 2021, que des poursuites pénales soient engagées contre le ministre de la Défense Sergei Shoigu pour une nouvelle cathédrale militaire à l’extérieur de Moscou qui présente une mosaïque de Poutine, Shoigu et une autre avec des soldats tenant un portrait de Staline. Il est ensuite défroqué. En juin 2022, il est arrêté pour une vidéo qui prédit la damnation des responsables de l’agression russe et celle des soldats. « Vous êtes les agresseurs qui ont attaqué et tué des civils [78]. »

En Ukraine, les forces de sécurité interviennent pour « contrer les activités subversives des services spéciaux russes dans l’environnement religieux d’Ukraine ». C’est l’Église orthodoxe ukrainienne qui dépend du patriarcat de Moscou qui est visée et non l’Église orthodoxe d’Ukraine qui est autocéphale. Le service de sécurité annonce avoir découvert, dans des bâtiments religieux de quatre régions, divers matériaux pro-russes, notamment du matériel de campagne pour le parti pro-russe « Plateforme d’opposition – Pour la vie » et, sur le territoire récemment libéré par les troupes ukrainiennes, des installations de stockage qui étaient utilisées par les soldats russes et ont été mises en place avec l’aide de l’archiprêtre de l’église Anatoly Kornev, qui aurait fui vers le territoire occupé par la Russie [79].

Depuis le début de la guerre, les responsables ukrainiens ont ouvert au moins 33 poursuites pénales contre des prêtres qui auraient aidé Moscou [80].

Je ne peux et ne veux détester personne

Le premier jour de l’invasion, Valery Meladze, un célèbre chanteur russe d’origine géorgienne multirécompensé, a enregistré une vidéo disant : « Quelque chose qui ne pouvait pas et ne devrait jamais arriver s’est produit aujourd’hui. L’histoire en sera un jour juge et fera le tri. »

Dans une vidéo plus récente, au cours d’une soirée privée, à la phrase « Gloire à l’Ukraine ! », le chanteur répond « Gloire aux héros ! ». Parmi d’autres, une sénatrice russe réagit : « Alors que nos citoyens meurent pour le peuple russe et défendent les territoires russes, certains se permettent de participer aux saluts nazis avec les nazis ukrainiens. C’est inacceptable. Si Meladze était une personne honnête, ce dont je doute, il remettrait lui-même son passeport russe. »

Le 3 janvier 2023, Meladze répond qu’il « vivait avec un sentiment de tension et de chagrin comme beaucoup d’autres personnes » depuis 10 mois que la Russie a envahi l’Ukraine. « Il se trouve que les nations que j’aime passionnément sont en conflit où des gens meurent. Je ne peux et ne veux détester personne. […] Je rêve seulement que cette inimitié prenne fin et que les nations voisines soient d’accord les unes avec les autres. Et je suis prêt à tout mettre en œuvre pour y parvenir [81]. »

Théâtre et Wagner

Un théâtre de Saint-Pétersbourg a annulé la représentation d’une pièce de théâtre. Opposée à l’invasion russe de l’Ukraine, la vedette Liya Akhedzhakova avait écrit sur Telegram : « J’ai honte de mes concitoyens. […] Comme je suis fatiguée de cette grandeur imaginaire de la Russie. Je veux aller en Ukraine après sa victoire [82]. » Elle a subi les critiques du vice-président du conseil municipal de Moscou qui laissait entendre que des mercenaires de la société militaire privée Wagner pourraient perturber la représentation : « Si Akhedzhakova est accompagnée sur scène par les "musiciens" [le surnom des mercenaires de Wagner], cela pourrait s’avérer être une sacrée performance. Madame Akhedzhakova, êtes-vous fan de Wagner [83] ? »

Précédemment, le Théâtre Sovremennik de Moscou a annulé les représentations d’une autre pièce interprétée par la comédienne, après qu’un groupe d’officiers s’est opposé à ses supposées « propagande homosexuelle », « insultes aux anciens combattants » et « incitations à la haine ethnique ». Des militants, habitués à perturber des programmes culturels, ont porté plainte contre le directeur artistique car il visait à « détruire la mémoire de la Grande Guerre patriotique et le faisait avec une méchanceté particulière [84]. »

Conscription

Le média russe d’opposition Medusa publie quatre récits rocambolesques détaillés de rafles de jeunes hommes pour les forcer illégalement à être conscrits. Pour obtenir une libération sans doute provisoire, malgré les abus et les menaces, seule une éprouvante obstination, parfois jusqu’à l’automutilation, est parfois efficace [85].

Un tribunal letton a accordé à un ancien policier russe l’asile qui lui avait été précédemment refusé. Le service de sécurité de l’État letton avait objecté « Nous ne pouvons pas exclure la possibilité que les services spéciaux russes envoient délibérément des espions et des saboteurs en Lettonie sous le couvert de réfugiés de la mobilisation [86]. »

Le lieutenant principal Dmitry Vasilets est envoyé en Ukraine en février 2022. Ses supérieurs lui ont seulement dit qu’il allait participer à des manœuvres d’entraînement. Il est choqué de découvrir qu’il s’agit d’une invasion. En août, à son premier congé, heureux de n’avoir tué personne, il écrit son refus de retourner dans la zone de combat. Après un nouvel appel, en septembre, il réitère un refus qui, entretemps, a été criminalisé. « Je sais que je finirai en prison. J’avais un choix, et je l’ai fait », dit-il, ajoutant : « Il vaut mieux aller en prison que de se trahir et de trahir sa propre humanité. Je ne pourrais pas me dire "je ne faisais que suivre des ordres" parce que ça ne justifierait rien [87]. »

Savely Frolov a condamné l’invasion de l’Ukraine et a écopé de dix jours de prison. Il a été arrêté en tentant de fuir la mobilisation en Géorgie. Accusé de trahison, il risque dix ans de prison pour son intérêt pour la « Légion de la liberté de la Russie », une unité de soldats russes combattant pour l’Ukraine [88].

Le ministre ukrainien de la Défense Oleksii Reznikov a enregistré un message vidéo pour les citoyens russes. Il y affirme que début janvier la Russie fermera les frontières aux hommes, puis introduira la loi martiale et imposera une nouvelle vague de mobilisation et que la Biélorussie fermera également ses frontières. « Je veux seulement que vous vous posiez une seule question. […] Quand vous partez en guerre, où vous pouvez mourir ou devenir infirme pour le reste de votre vie, pour quoi combattez-vous exactement ? »

Cocktails Molotov

Depuis le début de la guerre, des bureaux d’enregistrement et d’enrôlement militaires, des bureaux de recrutement, des services de police, des bâtiments du FSB, de la Garde russe, des administrations, des bureaux de Russie unie et du Parti communiste de la Fédération de Russie (qui soutient la guerre) ont été incendiés dans tout le pays. Une nouvelle vague d’incendies est provoquée par la mobilisation annoncée le 21 septembre : au 2 novembre, on connaît 77 attentats depuis le début de la guerre (35 avant le début de la mobilisation et 42 après). Dans 54 cas, il s’agissait des bâtiments du ministère de la Défense. Le site Mediazona présente une carte interactive des attaques [89]. Les inculpations passent de vandalisme à incendie criminel puis à acte de terrorisme et les peines encourues atteignent vingt ans de prison.

Kirill Butylin lance les premiers cocktails Molotov le 28 février. Il a peint les portes du bureau aux couleurs du drapeau ukrainien et a écrit : « Je n’irai pas tuer mes frères ! » Il publie un manifeste et la vidéo de l’incendie qui sont visionnés plus de 90 000 fois. Il écrit en substance « Que ces enfoirés sachent que leur propre peuple les déteste. L’enfer les attend. » Il explique : « J’espère que je ne verrai pas mes camarades de classe en captivité ou des listes de morts. » Arrêté, il s’évade de la salle d’enquête criminelle, saute par une fenêtre et franchit une clôture de trois mètres de haut mais il est repris [90].

Le 11 mars 2022, Alexei Rozhkov a incendié un bureau d’enrôlement militaire. Il se qualifie d’anarchiste de gauche, mais admet qu’avant le début de la guerre, il n’était pas impliqué dans l’activisme politique. Son objectif était d’éviter à des jeunes gens de son âge de devenir de la chair à canon et d’attirer l’attention sur ce sujet. Il croit avoir sauvé des gens car, après son acte, Poutine a admis que des conscrits ont été envoyés par erreur sur le front. Arrêté, il a fait six mois de prison. À nouveau convoqué pour une audience, il est parti à l’étranger [91].

[1Julie-Solveig Saint-Germes, « Qui est Mikhail Popkov, le pire tueur en série russe, qui veut aller faire la guerre en Ukraine ? », Ouest-France, 18 janvier 2023.

[2Uliana Pavlova, https://edition.cnn.com/2023/01/29/europe/russian-teen-social-media-ukraine-war-intl-cmd/index.html, 29 janvier 2023, consulté le 1er février 2023.

[3Steve Rosenberg, https://www.bbc.com/news/world-europe-64470092, 1er février 2023, consulté le 2 février 2023.

[4https://en.connection-ev.org/article-3522, 24 mars 2022, consulté le 1er février 2023.

[6Florence Aubenas, « De Donetsk à Kiev, l’itinéraire d’un soldat perdu », Le Monde, 2 février 2023.

[7Thomas d’Istria, « Le long chemin de Kiev vers l’adhésion à l’UE », Le Monde, 2 février 2023.

[9Steve Rosenberg, art. cit.

[10Mikheil Saakachvili, « La France peut encore empêcher la Géorgie de devenir une seconde Biélorussie », Le Monde, 31 janvier 2023.

[11Faustine Vincent, « En Géorgie, les déserteurs russes à l’épreuve de l’exil », Le Monde, 29-30 janvier 2023.

[14Benoît Vitkine, « À Moscou, un mémorial citoyen pour l’Ukraine », Le Monde, 27 janvier 2023.

[15Benoît Vitkine, « En Russie, les premiers prisonniers recrutés pour le front, reviennent à la vie civile, libres », Le Monde, 30-31 janvier 2023.

[16Benoît Vitkine, « Tour de vis disciplinaire dans l’armée russe », Le Monde, 25 janvier 2023.

[28https://novayagazeta.eu/articles/2023/01/21/moskvicham-stiraiut-pamiat, 21 janvier 2023, consulté le 25 janvier 2023.

[29Ksenia Churmanova, https://www.bbc.com/russian/features-64318477, 19 janvier 2023, consulté le 21 janvier 2023.

[31Florence Aubenas, « En Ukraine, auprès des ONG qui fournissent des armes aux combattants : "Sans eux, on serait comme des soldats russes, des SDF" », Le Monde, 19 janvier 2023.

[34https://www.forum18.org/archive.php?article_id=2803, 17 janvier 2023, consulté le 23 janvier 2023.

[36http://www.patriarchia.ru/db/text/5997886.html, 20 janvier 2023, consulté le 22 janvier 2023.

[41Daniil Bolchakov, https://meduza.io/feature/2023/01/18/dyadya-vova-poprosil-dyadyu-erdogana-uslozhnit-zhizn-rossiyanam, 18 janvier 2023, consulté le 19 janvier 2023.

[43https://novayagazeta.eu/articles/2023/01/13/code-running-out-en, 13 janvier 2023, consulté le 19 janvier 2023.

[48https://progorod76.ru/news/62795, 17 janvier 2023, consulté le 19 janvier 2023.

[54Øyvind Bye Divide, Gro Holm, Helge Carlsen, https://www.nrk.no/tromsogfinnmark/mulig-russisk-leiesoldat-romte-til-norge-_-hevder-han-ble-skutt-etter-1.16257793, 15 janvier 2023, consulté le 17 janvier 2023.

[55Tobias Kvalvik Henriksen, Olav Døvik, Iselin Elise Fjeld, Iselin Elise Fjeld, Kjartan Rørslett, Bjørne Østrem Djukastein, https://www.nrk.no/urix/mener-russisk-avhopper-er-krigsforbryter-1.16259649, publié et consulté le 17 janvier 2023.

[56Oda Eggesbø Ottesen, https://www.nrk.no/urix/kven-er-medvedev_-1.16258672, publié et consulté le 17 janvier 2023.

[58Mick Krever et Katharina Krebs, https://edition.cnn.com/2023/01/16/europe/norway-wagner-asylum-russia-war-intl/index.html, publié et consulté le 17 janvier 2023.

[59https://www.nrk.no/nyheter/krigen-i-ukraina-1.11480927, publié et consulté le 17 janvier 2023.

[60Tim Lister, Josh Pennington, https://edition.cnn.com/2023/01/16/europe/russian-rambo-ukraine-intl/index.html, 16 janvier 2023, consulté le 17 janvier 2023.

[61Cyrille Bret, Florent Parmentier, https://www.telos-eu.com/fr/politique-francaise-et-internationale/les-touristes-russes-en-europe-enjeu-du-conflit-uk.html, 13 septembre 2022, consulté le 15 janvier 2023.

[62Cyrille Bret, Florent Parmentier, https://www.telos-eu.com/fr/societe/le-deuxieme-defi-migratoire-de-linvasion-de-lukrai.html, 9 janvier 2023, consulté le 16 janvier 2023.

[63Wacław Radziwinowicz, https://wyborcza.pl/7,75399,29138803,armenia-gruzja-i-kazachstan-dzieki-uciekinierom-z-rosji-odnotowuja.html, 15 novembre 2022, consulté le 15 janvier 2023.

[65Lee Hyo-jin, https://www.koreatimes.co.kr/www/nation/2023/01/281_343205.html, publié et consulté le 9 janvier 2023.

[68Jivko Panev, https://orthodoxie.com/le-patriarche-oecumenique-bartholomee-condamne-linvasion-russe-en-ukraine, 24 février 2022, consulté le 8 janvier 2023.

[69Alexey Malyutin, https://novayagazeta.eu/articles/2023/01/06/church-of-the-iron-cross-en, 6 janvier 2023, consulté le 8 janvier 2023.

[71https://meduza.io/en/feature/2022/11/15/what-if-he-had-come-from-ukraine, 15 novembre 2022, consulté le 7 janvier 2023.

[73Bernadette Sauvaget, « Kirill, patriarche qui n’a Dieu que pour Poutine », 5 mai 2022, consulté le 6 janvier 2023.

[74Jivko Panev, art. cit.

[78Ibidem.

[80Alexandra Amelina, https://meduza.io/en/feature/2022/12/07/only-god-knows-the-future, 7 décembre 2022, consulté le 7 janvier 2023.

[82https://t.me/KirillSchitov/2766?single, 27 décembre 2022, consulté le 2 janvier 2023.

[84Alexandra Sivtsova, https://meduza.io/en/feature/2021/08/06/they-spat-into-the-souls-of-veterans, 6 août 2021, consulté le 2 janvier 2023.

[85Eva Alexandrova, https://meduza.io/en/feature/2022/12/31/if-a-person-doesn-t-resist-they-send-him-away, 30 décembre 2022, consulté le 2 janvier 2023.

[86https://zona.media/news/2023/01/02/riga, 2 janvier 2023, consulté le 3 janvier 2023.

[87https://meduza.io/en/feature/2022/12/27/my-soul-is-in-my-own-hands, 27 décembre 2022, consulté le 3 janvier 2023.

[88Valeria Kirsanova, https://meduza.io/en/feature/2022/12/23/mom-why-are-you-crying, 22 décembre 2022, consulté le 3 janvier 2023.

[89Olya Romashova, https://en.zona.media/article/2022/10/13/burn-map, 13 octobre 2022, mise à jour le 27 décembre 2022, consulté le 2 janvier 2023.

[90Olia Romashova, https://zona.media/article/2022/09/27/burn, 27 septembre 2022, consulté le 2 janvier 2023.

[91Olia Romashova, https://zona.media/article/2022/12/27/rozhkov, 27 décembre 2022, consulté le 2 janvier 2023.